26 décembre visite du Mémorial camp des Milles: déception et colère

Depuis septembre je me promettais de prendre le temps de m’arrêter aux Milles sur ma route vers le Sud pour visiter le nouveau mémorial du camp et son musée installé dans l’ancienne tuilerie. A chacun de mes passages sur l’autoroute depuis l’inauguration je guettais l’apparition d’un panneau mentionnant le Mémorial, incitant le touriste à emprunter la sortie. Première constatation aucune apparition miraculeuse d’un panneau touristique ou indicateur. Pourtant les concepteurs voulaient en faire un objet touristique si j’en crois le dossier de presse reçu en septembre 2012.

En ce lendemain de Noël je remontais vers Lyon et décidais finalement d’y aller. Je me suis mise dans la peau d’un visiteur lambda et vérifiais sur mon smartphone l’adresse sur leur site. enfin je tentais

capture d'écran

Tu vois c’est un peu difficile de trouver comment y accéder depuis la page d’accueil du site

Alors j’ai googlé l’adresse, Google et le site ne sont pas d’accord sur le code postal et le GPS ne connaissait pas le chemin de la Badesse. Comme j’y avais déjà été en 2004 j’ai persisté et continué mon chemin.

Mon compagnon de voyage était beaucoup moins confiant que moi sur nos chances, connaissant mon absence totale de sens de l’orientation (personne n’est parfait) aussi espérait-il un panneau après la sortie d’autoroute ? Espoir déçu. Obligé de se fier à mes indications je le sentais prêt à abandonner quand le passage à niveau après le village des Milles confirma mes souvenirs et là juste là apparut le premier panneau de direction, ça tombait bien on était arrivé.

En 2004 il n’y avait pas de parking et le photographe qui m’accompagnait avait choisi de se garer le long du cimetière.

Là il y a deux terrains vagues que l’on ne peut pas qualifier de parking, j’imagine un jour de pluie tu commences par salir tes jolies chaussures en sortant de la voiture. L’entrée du site est clôturée, une guérite de sécurité t’indique où pénétrer dans le périmètre. Ouverte en septembre je pense qu’elle n’a pas vu de service de nettoyage depuis, tant la poussière des chemins environnant l’a recouverte d’une pellicule jaune.

Le préposé à la sécurité ouvre la porte du sas mais le matériel de contrôle radioscopique des sacs n’est pas utilisé, tu passes au travers d’un portique qui bien entendu ne sonne pas, le type me parlait donc ne regardait pas l’éventuel écran de contrôle lui signalant un objet métallique ou une bombe que je ne transportais pas, de toute façon il ne devait pas être formé à la détection.

Entrée

Entre l’entrée du site et l’entrée du bâtiment tu marches, tu marches, l’entrée n’est pas indiquée de loin donc tu tentes d’ouvrir une première porte parce que étourdie tu n’as pas vue que ce n’est pas parce qu’il y a marqué entrée sur la vitre que c’est la bonne. On te donne un indice

porte musée

Bref tu entres, l’accueil est à gauche. La préposée explique à la famille arrivée juste avant moi que la visite dure 2 h 30 à 3 h et qu’il n’y a pas de toilettes dans l’exposition donc tu prends tes dispositions avant. Et là je me dis que je vais visiter en imaginant être accompagnée d’une personne ayant plus de 70 ans, un homme avec un souci de prostate, ou une femme avec une prothèse de hanche et une prothèse de genou par exemple ou une femme enceinte. Elle leur demande leur code postal, des grenoblois.

Ils payent, demandent la direction de la cafétéria. C’est mon tour. 9 € 50  de droit d’entrées, ça m’avait déjà énervé avant l’ouverture je demande si il y a un catalogue oui 8 €50 et surprise il s’agit du dossier de presse gratuit en pdf en ligne , pas de visuels de l’exposition puisque il  a été conçu avant l’ouverture , pas plus de plan de visite.

Je demande s’il est possible de quitter l’exposition en cours de route sans faire demi-tour. Réponse : non

Je ne venais pas aux Milles en terre inconnue puisque je travaille sur le sujet depuis 2004, j’ai la liste des internés, j’ai lu toutes les archives du camp, nombre de témoignages, d’articles scientifiques et tous les livres écrits sur le sujet, je ne venais pas apprendre quelque chose, je venais voir ce qui avait été prévu pour les visiteurs tous les visiteurs, jeunes et vieux, ceux qui savent, ceux qui ne savent rien de l’internement et de la déportation. J’y allais entre autre pour Wilhelm Leo pour Max Dreyfuss et pour tant d’autres qui y avaient transité.

maxdreifuss_lesmilles_1

Visite

Revenons à la visite, la famille me précédant étant à la cafétéria, je passe le contrôle billet qui est un tourniquet actionné par le code barre de ton ticket, je n’ai pas fait attention si il y avait un accès fauteuil roulant ou poussette mais j’imagine que oui. Mais comme il n’y a personne hormis la chargée d’accueil..

La première salle est fermée par une porte tu pénètres dans une salle noire et un film se déclenche, j’avais déjà eu le temps d’allumer lampe de poche de mon téléphone pour voir où je mettais les pieds. Des bancs,un écran et un film introductif.

sallefilmlesmilles

Je trouve l’accès à la suite de la visite toujours dans la pénombre. Tu as compris le parti pris scénographique, le visiteur doit ressentir le danger, si on veut angoisser un survivant ou un descendant ou n’importe qui c’est gagné, le distributeur de Xanax devrait être en évidence à côté de l’accueil, ça leur ferait du chiffre d’affaire en plus, ils devraient aussi prévoir la Ventoline et l’Actifed parce qu’il fait froid très froid. Dehors soleil 16° dedans on doit être à 10° maximum, inutile de prévoir un vestiaire ou alors pour distribuer des gilets en été. Je les vois bien les touristes en tong et short ils vont ressortir frigorifiés.

La « clientèle » des lieux de mémoire est souvent âgée, je pense que la visite risque d’augmenter le taux de mortalité du lieu.

L’exposition historique est bien faite sans surprise pour moi, chronologies pédagogiques, témoignages sur des bornes multimédia, cartographies. Quatre mois après l’ouverture il y en a déjà une qui est hors service, un autre outil hors service et une borne  interactive qui est plantée. Comme c’est la période des fêtes la maintenance est en vacances.

camarchepas

ça marche pas

ça marche pas non plus

quand ça marche pas, ça marche pas

 

La colère monte

Pas l’ombre d’un médiateur culturel, guide ou autre personnel dans les lieux. Si surveillance vidéo il y a, vue la pénombre de certaines zones cela ne doit pas couvrir grand chose. Vue la distance du PC sécurité ils peuvent s’attendre à des dégradations et cher visiteur âgé et/ou angoissé merci de ne pas faire un malaise si tu es seul. Il devait y avoir une dizaine de visiteurs dans l’exposition lorsque j’y étais. Certains semblaient perdus, pas de plan du lieu, tu ne sais pas où tu es ni où tu vas et ça se corse lorsque tu quittes l’exposition historique pour pénétrer dans le parcours de la tuilerie.

Le catalogue te prévient « À l’intérieur du bâtiment principal de la Tuilerie, une muséographie très discrète laissera s’exprimer la force évocatrice des lieux préservés en l’état, et un vaste espace extérieur assurera l’unité et la cohérence des différents éléments historiques et pédagogiques du site ». Traduction : sol en terre battue ou vaguement traité  (bonjour les chaussures) atmosphère humide et poussiéreuse (Ventoline ton amie) et fléchage indigent au sol peu éclairé. Tu dois ressentir la dure réalité des internés parce que panneaux explicatifs tu ne trouveras pas. Comme tu n’as ni audio guide ni tablette débrouille toi. Même dans les tunnels d’Ebensee l’éclairage et la muséologie étaient plus élaborés c’est dire.

 

Ebensee2

Tunnel à Ebensee Autriche

Couloir Tuilerie

Couloir Tuilerie

Chic un toboggan

Chic un toboggan

 

Ayant compris le concept après une déambulation dans la tuilerie je décide de sortir à la prochaine issue de secours mais elle est fermée à clef. HELLO la commission de sécurité. Pas d’autre choix que le demi-tour ce que je fais. Je n’ai pas vu l’exposition Klarsfeld sur les enfants, je ne venais pas aux Milles pour ça.

Je n’ai pas vu la salle des peintures murales je l’avais visitée en 2004 et rien n’indiquait depuis le hall d’accueil comment s’y rendre. Je n’ai pas vu le centre de documentation, je pense y retourner pour rire un autre jour. Je sais qu’ils n’ont pas la liste des internés ni copie des Archives du Camp qui pourtant ont été numérisées aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône par le Mémorial de la Shoah, partenaire, via la Fondation de la Mémoire de la Shoah, du projet.

Là j’étais déjà assez en colère.

En lisant le «catalogue » une phrase m’a frappée « L’ensemble de ces manifestations vise à prolonger à la fois l’émotion, l’information et la réflexion du visiteur ». Ciel, moi qui croyais que le Musée est un lieu où on (se) pose des questions, acquiert des connaissances, non ici on te vend de l’émotion. Tout le monde sait que la lutte contre les discriminations passe par l’émotion et que l’histoire ça se ressent. J’ai fui.

En conclusion si tu prévois de visiter le camp je te conseille l’exposition historique en étant bien habillé, si tu prévois de visiter la tuilerie prend des chaussures de randonnées qui ne craignent rien, laisse tes tongs, talons et autres mocassins clairs dans la voiture et si il pleut entre le parking et les abords prévoit des bottes. Moi ça m’a mis en colère cette visite et mon amie Pascale qui l’avait visitée auparavant aussi, le but des concepteurs est de créer de l’émotion ils ont réussi. Pas sûre que ce soit ce type de sentiment qu’ils cherchaient à susciter.

Dernier conseil  si malgré tout tu veux y aller : pour te rendre au Mémorial camp des Milles, tu traverses les Milles et quand tu vois ça, c’est que tu es arrivé. Tu n’y vas pas avec ton grand-père ou ton père qui pourrait te raconter qu’il a vécu l’internement en ce lieu ou à Gurs ou à Rivesaltes ou ailleurs en France, il prendra froid sera angoissé, ses jambes le feront souffrir, sa prostate aussi  et tu seras bon(ne) pour passer aux urgences. Tu n’y vas pas si tu veux rendre tes enfants plus conscients de l’histoire, tu les dégoûterais pour toujours. Si tu es enseignant tu restes juste dans la partie exposition et tu évites la tuilerie, ça empêchera  tes élèves de faire des bêtises et de se perdre ou de prendre froid ou les trois.

campdesmilles

Ah j’oubliais si tu veux en savoir plus sur les Milles tu te procures le livre d’André Fontaine Le camp d’étrangers des milles / 1939-1943, Aix-en-Provence, préfacé par par Alfred Grosser ou «Lettres des internés du Camp des Milles, 1939 – 1942», éd. Association philatélique du pays d’Aix-en-Provence et l’incontournable livre de Lion Feuchtwanger Le diable en France 

 





















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  9 comments for “26 décembre visite du Mémorial camp des Milles: déception et colère

  1. Diamante
    10 août 2014 at 10 h 42 min

    Bonjour, j’ y suis allée il y a deux jours ,le 7 août 2014 ; tout ce que vous déploriez a été corrigé :indications d’accès ,parking , toilettes, ascenseur , sol, explications etc.Je pense que vous y êtes allé trop tôt ;nous avions choisi la visite libre ,aucun problème ,parcours bien fléché, explications .Une autre visite vous permettra ,j’en suis certaine, de modifier votre jugement . Un seul petit reproche :il n’y a pas de siège dans l’espace de réflexion , ce qui peut être un peu pénible pour certaines personnes ,à relativiser tout de même , quand on pense aux conditions de vie dans ce camp.

  2. 3 janvier 2013 at 14 h 37 min

    Je ne suis pas allé dans ce camp car je vis en Autriche. Cependant, il me semble qu’il y a des éléments incontestables dans le texte ci-dessus qui justifient tout à fait la critique, à commencer par le prix d’entrée exorbitant et l’absence d’indications claires pour accéder au site. Idem pour tout ce qui ne marche pas (preuve photo à l’appui). Qu’on aime la Fondation ou pas (je ne sais rien à ce sujet et vis comme je l’ai précisé à Vienne, sans contact avec cette fondation ni avec le mémorial), c’est tout simplement INADMISSIBLE pour un site qui vient d’ouvrir. Après deux trois ans, ok, on peut dire que c’est l’usure, que tel truc ne marche plus, que telle partie va être réaménagée, mais à l’ouverture ou deux mois après, cela doit être pico bello!

  3. BBleue
    3 janvier 2013 at 13 h 31 min

    Jusqu’ici, je n’avais jamais vu quelqu’un râler sur le froid ou la propreté de ses chaussures en visitant un camp ! Félicitations pour cette première ! Même mes vieux parents ne s’étaient pas plaints quand ils m’ont accompagnée.
    Plus sérieusement, que se cache-t-il derrière votre volonté délibérée de ne parler que des détails pratiques qui ne sont pas encore au point, sous un titre aussi global que catégorique qui veut « démolir » cette belle réalisation et qui risque de dissuader certains de visiter et de profiter de le richesse des contenus ? Et je ne parle pas de vos allusions pour le moins déplacées à propos d’une Fondation sans but lucratif et que l’on sait en manque de moyens puisque aucune institution publique n’a voulu relayer les résistants et déportés qui s’y sont collés..
    Pour reprendre vos mots, c’est donc chez moi « Déception et colère » devant votre parti-pris systématique, qui a commencé avant même l’ouverture du Mémorial, et qui n’est vraiment pas digne des grands enjeux de notre mémoire commune.

    • Jewishtraces
      3 janvier 2013 at 13 h 49 min

      Chère Balle Bleue
      Je ne « râle » pas mais constate qu’un lieu destiné à accueillir du public et voulant être reconnu comme un musée mémorial ne prend pas en compte son public.Dans les camps que j’ai visité les parties muséales étaient conçues pour le public. La Tuilerie représentait un challenge mais un parcours d’exposition se conçoit avec ses difficultés et assurer la sécurité des visiteurs en fait partie.
      Je n’ai aucun agenda caché , mais aucun tabou ni langue de bois pour aborder les dysfonctionnements comme il est d’usage dans le réseau des lieux de mémoire, où tout va bien dans le meilleur des mondes, alors que chaque institution tire dans les pattes ds autres. Si la Fondation est en manque de moyens il faut aussi s’interroger sur les choix qui ont été les siens. Sur les portes qui se sont fermées et sur les raisons des refus. L’opinion que vous avez et la mienne visiblement divergent et tant mieux. Mais ça n’est pas parce que cela existe qu’il faut s’abstenir de critiquer les erreurs de conception, les choix financiers, la faiblesse des moyens d’exploitation à moins de vivre au pays de oui-oui et de la balle bleue. La sagesse populaire dit qu’on apprend de ses erreurs cela s’applique aussi aux porteurs de ce projet. J’attends de voir si les améliorations nécessaires seront un jour mises en oeuvre.

    • 3 janvier 2013 at 14 h 41 min

      J’ai déjà été dans un camp en Autriche avec un ancien déporté, il est INDISPENSABLE que l’accès soit aisé aux personnes à mobilité réduite, qu’il y ait des toilettes avec des espaces réguliers etc. C’est facile, « BBleue », quand on est en forme, dans la force d’ l’âge, de se moquer de la remarque de l’auteure sur les chaussures et la boue des parkings. C’est tout simplement égoïste et traduit une méconnaissance totale de la problématique « visite des camps ».

  4. Brochard
    31 décembre 2012 at 18 h 58 min

    Cathie, avez-vous visité vous-même ? Je pense que cela vous réchaufferait le coeur. L’ouverture du site est récente, il y a encore des choses pratiques à améliorer et le plus vite sera le mieux pour éviter que la visite soit perturbée par des détails. Mais selon moi, l’article a raté l’essentiel : le camp préservé, la belle muséographie, le message de tolérance. Il faut vraiment y aller, et j’y retournerai avec des amis car la richesse des contenus et l’histoire de ce camp le méritent.

    • Pastel
      31 décembre 2012 at 19 h 30 min

      Comment peut-on seulement espérer ressortir « le cœur réchauffé  » d’une telle visite ?
      C’est glacée jusqu’aux os que j’en suis ressortie et pas seulement pour les raisons décrites dans ce billet, si proches de mon ressenti et de mes émotions …
      Oui j’y retournerai, oui il y a des choses à améliorer et je pense qu’elles pourront l’être

  5. Cathie
    27 décembre 2012 at 14 h 31 min

    Mon grand-père et mon oncle y ont été internés, mais hormis eux et nous, personne alentour, dans le Midi, ne savait ce que ce lieu avait été.Toutes ces années de silence et toutes celles passées ensuite à nous parler du centre pédagogique, du lieu de mémoire que ce serait, tout ça pour ça ? En effet, c’est frustrant et plus que décevant. Irritant. Choquant.

    • Jewishtraces
      27 décembre 2012 at 16 h 00 min

      L’exposition historique hormis sa température et les outils en panne est convenable, je l’écris mais le reste .. je le décris

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