Aux portes occidentales de l’Italie

Paolo Veziano

Juifs étrangers entre lois raciales italiennes et politique d’accueil en France

Article du 17 juin 1939

Les dispositions contre les juifs étrangers

Le 7 septembre 1938 le décret-loi royal 1381 du gouvernement fasciste lançait la persécution contre les Juifs. L’article 4 précisait : « Les étrangers juifs, qui, à la date de ce décret-loi, se trouvent dans les limites du Royaume, en Libye et dans les possessions de la mer Egée et dont le séjour a commencé après le 1er janvier 1919, doivent quitter le territoire du Royaume, de Libye et des possessions de la mer Egée dans les six mois à partir de la date de publication du présent décret ». Au 12 mars donc, à quelques rares exceptions près, environ 5000 juifs devaient quitter le pays. Mais cette décision ne comprenait aucune précision sur les règles de réalisation des expulsions, le gouvernement laissant carte blanche aux initiatives locales. Dans la confusion la plus totale, les Juifs devaient chercher la solution la plus adaptée, mais, pour tous, le choix d’un nouveau pays où s’établir représentait un vrai casse-tête.
Le Ministère de l’Intérieur mena une guérilla psychologique aux fins d’accélérer l’exode. À la demande de prorogation présentée par l’Union des communautés israélites italiennes, il fut répondu qu’« une prorogation du terme était à exclure et qui se trouvera encore en Italie après l’échéance, sera emprisonné trois mois puis conduit à la frontière ». Une autre pétition eut le même résultat, le Ministère répliquant que « les ordres formels étaient d’emprisonner les contrevenants et de bâtir des camps de concentration pour ceux qui n’auraient pas trouvé accueil auprès d’autres États » .
Consécutivement à ces pressions, de nombreux Juifs avaient quitté le pays avant le terme échu, mais les frontières italiennes demeurèrent ouvertes et un flot ininterrompu de réfugiés se déversa en Italie. Les dramatiques événements des 9 et 10 novembre connus sous le nom de « Nuit de Cristal », donnèrent une nouvelle impulsion à l’immigration d’Allemagne vers l’Italie et l’afflux des Juifs allemands et autrichiens « encouragés » à quitter leurs pays suite aux persécutions féroces dont ils étaient l’objet, fut régulier. L’annexion de Dantzig, des Sudètes et l’invasion de la Pologne en 1939 nourrissent une nouvelle et forte migration vers l’Italie.
Le 28 janvier 1939 le Ministère de l’Intérieur envoya un télégramme aux préfets. Dans ce document il précisait : « D’ordre supérieur, il a été décidé que soit facilité l’exode des populations juives qui veulent s’établir à l’étranger » . Cette phrase, plutôt ambiguë, donnait aux préfets la possibilité de favoriser le passage illégal de la frontière. Une facilitation de ce genre n’avait rien de positif, elle n’était qu’un expédient qui permettait de se libérer d’un grand nombre de Juifs sans trop de bruit.
Le 27 février 1939 fut introduit le prétendu « visa touristique » qui autorisait l’accès en Italie pour raisons de tourisme, soins médicaux ou affaires, pour un séjour de trois mois, prorogeable à six mois. Cette décision donna lieu à une augmentation exponentielle du nombre des Juifs étrangers en Italie. À cause des difficultés rencontrées pendant l’éloignement des nouveaux arrivés et de ceux disposant d’un visa touristique périmé, le Ministère des Affaires étrangères révoqua le permis temporaire d’immigration. Les recherches statistiques conduites par le Ministère de l’Intérieur démontrèrent l’erreur de l’introduction du visa touristique. Les autorités, en fait, se trouvèrent dans l’impossibilité pratique d’exécuter l’éloignement prévu et réalisèrent que des « expulsions exemplaires », se rendant compte que, dans ces conditions, plusieurs mois étaient nécessaires pour expulser la majeure partie des Juifs étrangers d’Italie. Le 15 mars 1939 la presse annonça par un bref communiqué la décision du gouvernement de suspendre le décret d’expulsion. Après une lancinante campagne de presse contre les Juifs, il fallait présenter cette renonciation de manière à ne pas compromettre le prestige de Mussolini.

Moins d’un mois plus tard, le 5 avril, les préfets et la police des frontières reçurent de nouvelles instructions afin que tous ceux qui n’avaient pas le droit de résidence dans notre pays, « reçoivent la feuille de route obligatoire et soient conduits à une frontière de leur choix afin qu’à leurs risques et périls ils quittent le territoire national » . À partir de ce moment, les préfectures de police italiennes et l’organisation d’assistance juive (COMASEBIT), dirigèrent les Juifs vers les commissariats des villes frontalières suisses ou françaises. L’expulsion vers la France fut la solution la plus indiquée parce qu’alors la frontière française était plus perméable que la frontière suisse, et en plus offrait d’infinies possibilités d’accès illégal.
L’objectif à atteindre rapidement justifiait les méthodes sournoises successivement employées. On commença par la légalisation d’activités auparavant reconnues illégales : la milice des frontières, qui exerçait un important contrôle sur le territoire, exclut les contrebandiers et assuma le rôle de « passeur d’Etat ». Les marins, naguère à peine tolérés, furent considérés comme indispensables : encouragés, ils obtinrent protection et liberté d’action, et ne furent à nouveau poursuivis qu’une fois reconnus comme n’étant plus utiles. Une description courte mais synthétique de ces « éloignements camouflés » est contenue dans un rapport de l’inspecteur général de la police Achille Peruzzi : « On devait éviter que les Français ne comprennent que les autorités italiennes facilitaient la migration des Juifs. C’est pourquoi des initiatives privées furent prises pour effectuer d’une façon clandestine les transports des israélites en territoire français » .
Mais l’impitoyable machine de la bureaucratie italienne, qui força nombre de Juifs à abandonner le Royaume avant le terme établi, s’enraya bientôt. Les préfectures de police ayant vu les difficultés dans lesquelles vivaient les juifs, acceptèrent quelques demandes de report du départ, laissant entendre qu’elles étaient disposées à offrir quelque possibilité aux malheureux. Même le Ministre de l’Intérieur donna son accord avec ce modus operandi, mais il était en même temps l’organisme qui se devait prononcer au sujet des demandes de prorogation. Les demandes s’accumulèrent et le 12 mars on en comptait plus de 3000. À la fin février, le Ministère décida de suspendre l’expulsion de ceux qui avaient fait une demande de prorogation. L’analyse des dossiers requérait plusieurs mois puisque quatre bureaux devaient contrôler toutes les demandes . Généralement les prorogations étaient de six mois. Pour une fois, toute cette bureaucratie tournait à l’avantage des persécutés.

La stratégie des éloignements camouflés

En mars l’arrivée à Vintimille d’une dizaine de Juifs dans un grave état d’indigence et qui n’avaient pas réussi à passer en France, fut suffisante pour créer des problèmes d’ordre public. Ce fut un triste spectacle, qui avait touché la population locale et que le régime ne voulait plus offrir. Cet épisode démontrait l’impréparation des autorités locales à gérer un exode que seules les personnes qui à Rome l’avaient théorisé et planifié pensaient qu’il se déroulerait sans inconvénients. Le Ministère de l’Intérieur avait impliqué immédiatement le COMASEBIT et exigeait du même une importante contribution financière ainsi que la nomination d’un représentant en province, solutions devant contribuer à une organisation rapide et efficace des transports clandestins, assez pour éloigner rapidement le peu de juifs présents.
Selon un deuxième accord, la police et la guardia di finanza surveillaient étroitement les transports clandestins, le commissariat de Vintimille continuait à gérer les éloignements par les sentiers de montagne ou par d’autres voies terrestres. Malgré les pressions de la police sur les pêcheurs, la présence insuffisante de Juifs n’avait pas favorisé la naissance d’« entreprises de navigation clandestine », lesquelles ne connurent le succès qu’à partir du juillet 1939. L’emploi d’hommes nombreux était nécessaire au fonctionnement de ces « entreprises » et un tel engagement financier ne pouvait être un investissement fructueux qu’au cas où le nombre de clandestins à transporter était élevé. Le préfet d’Imperia évita longtemps de communiquer avec le Ministère de l’Intérieur à propos des embarquements advenus.
Pendant le mois de juillet 1939 les quotidiens de Nice rapportèrent le séquestre de certains bateaux et l’arrêt de nombreux pêcheurs. La clameur provoquée par la presse française arriva jusqu’à Rome où le Ministère de l’Intérieur ordonna à Achille Peruzzi de se rendre à Vintimille aux fins d’enquête. Peruzzi comprit rapidement que le contrôle de la situation avait échappé au préfet d’Imperia et qu’il devait être repris rapidement. Dans son rapport, il présenta une série de propositions dans ce but : « Interdire aux préfectures d’envoyer les Juifs venus en Italie par un visa touristique à Vintimille, conduire les mêmes à la frontière de provenance et procéder à la charge des organisateurs des transports clandestins » .
Le rapatriement par la frontière allemande faisait hésiter le préfet et le questeur bien informés par les horribles récits des réfugiés à propos des méthodes utilisées par l’État hitlérien envers les Juifs, assez pour laisser prévaloir l’humanité sur l’esprit bureaucratique. Il est probable que les hauts fonctionnaires essayèrent de tourner les dispositions de Mussolini ou au moins de ne pas les réaliser avec la sévérité prévue. À plusieurs reprises, des fonctionnaires de police, impliqués dans des affaires de pots-de-vin perçus sur les Juifs et les marins, furent inculpés pour corruption.
Les propositions de Peruzzi ne furent pas prises en compte et douze transports comprenant 107 personnes étaient effectués au mois de juillet . Le mois suivant l’exode atteignit une intensité maximale, 28 transports, l’utilisation de bateaux à moteur permettant une notable augmentation du nombre des Juifs transportés (405) . Les autorités françaises, agacées par ces arrivées continuelles, activèrent leur diplomatie. Le 12 août, l’ambassade de France à Rome fit parvenir une vigoureuse protestation au Ministère des Affaires étrangères contre les multiples violations des frontières, invitant les autorités italiennes à mettre fin aux entrées illégales .
L’éclatement de la guerre franco-allemande compliqua la situation de la Riviera, puisque la France craignait l’entrée en guerre de l’Italie. À partir de ce moment, les patrouilles françaises chargées de la surveillance des eaux territoriales constituèrent une barrière infranchissable pour les entrées par la mer. En même temps les autorités françaises procédaient à l’internement dans des camps de la Côte d’Azur et de Provence des Juifs allemands et autrichiens considérés comme « ressortissants d’une nation ennemie ». Vu l’évolution politique et militaire, le préfet d’Imperia décida d’éloigner les Juifs vers les frontières de leurs pays de provenance ou dans la plupart des cas de les remettre aux préfectures de la dernière province de séjour . Mais en contradiction avec ce communiqué du préfet, le 25 septembre 1939 Hugo Winkler adressa au président Lebrun, au nom de 320 Juifs bloqués à Vintimille, un appel désespéré d’admission en France pour raisons humanitaires . En attendant une réponse qu’ils ne reçurent jamais, les Juifs en transit à Vintimille quittèrent la ville.
Pendant les premiers mois de 1940, après une période de calme absolu sur le front des transports, la surveillance maritime française diminua, ce qui encouragea alors les tentatives organisées par le DELASEM, la nouvelle organisation juive remplaçant le COMASEBIT dissous. Le théâtre des opérations fut déplacé à San Remo et Alassio. Les marins utilisaient de grands bateaux à moteur qui permettaient de transporter de nombreux réfugiés. Les débarquements eurent, dans la plupart des cas, une issue positive et se succédèrent à une cadence mensuelle jusqu’en mai 1940, date du dernier transport connu.

Un nouveau passeur : la milice des frontières

Les autorités locales avaient repris la conduite et le contrôle complet des opérations en empêchant toutes les tentatives d’interférence des guides locaux dans l’exode. Les données contenues dans le « Memorandum Chapiro » , où il est écrit que au mois de février 1939, un mois avant l’exode massif prévu, cinq cents Juifs étaient déjà arrivés à Nice, confirment le rôle prédominant des voies terrestres par rapport aux routes maritimes.
Depuis mars 1939 le commissaire de police de Vintimille convoquait les chef d’escouade de la milice des frontières afin de mettre au point les moments et les lieux d’expulsion par la montagne. A Vintimille la police arrêtait ceux qui possédaient un visa touristique, circulaient depuis longtemps et n’avaient pas encore trouvé une voie ou un moyen qui lui permette d’arriver en France et retenait ceux contraints de se présenter aux commissariats locaux, comme risquant l’expulsion immédiate. En tout cas, tous étaient conduits escortés jusqu’aux quartiers de la milice des frontières ou de la guardia di finanza, à Ciotti ou Piena . Le choix de ces localités n’était pas fortuit : proches de la frontière, situées en position stratégique elles disposent, aujourd’hui comme hier, d’un vaste réseau de sentiers censé être peu surveillé, en direction des villes françaises de Menton et Sospel. Les casernes et les refuges situés le long du parcours étaient des centres de rassemblement et de triage des Juifs à éloigner, lesquels ignoraient que les sentiers qu’ils s’apprêtaient à emprunter se trouvaient sous l’étroite surveillance de la police française, raison pour laquelle il n’était pas rare de tomber dans ses filets.
Àpartir de juillet 1939 les voies terrestres perdirent le rôle principal qu’elles avaient eu jusque-là. Plusieurs causes jouèrent : jusqu’à cette date, les agences maritimes n’existaient pas encore, et l’arrivée en masse des Juifs provoqua un changement significatif de la composition des groupes des réfugiés. Si, avant cette date, les groupes se composaient d’individus isolés, par la suite des familles entières, parfois avec des enfants, plus souvent encore avec des personnes âgées, cherchèrent à s’échapper. Les transports par mer devenaient le meilleur choix parce qu’ils étaient moins épuisants.

France, terre d’asile ?

Pendant toute la durée de l’exode, les quotidiens de Nice avaient souligné avec vigueur et emphase que la France représentait encore le pays de l’hospitalité et de l’accueil en la définissant comme la nouvelle « Terre Promise ». Souvent dans ces articles, non dénués d’exagération et d’une pointe de xénophobie, les exilés et leurs récits tenaient une large place. Comme dans cet exemple :

« Mais il ne paraît pas que le texte du décret-loi du 2 mai 1938 puisse être appliqué, car le caractère “clandestin” n’est pas juridiquement établi. Et, avant-hier encore, la 3e Chambre correctionnelle de Nice plaçait une dizaine de ces inculpés en liberté provisoire. L’un d’eux, au prononcé de cette décision, s’écria : “Vive la France !”. Eh ! Oui la France est belle ! Et c’est pour cela que tant de gens y désirent vivre… Mais la question est plus grave : pouvons-nous laisser se réaliser cette inflation massive de sang étranger ? Il y a parmi tous ces gens, des Roumains, des Turcs, des Polonais, des Tchécoslovaques, des Allemands… On nous dit : La France est une terre hospitalière. Dans le monde le prestige de votre pays a encore grandi ces derniers mois, autant par son redressement financier et politique que par la générosité de son accueil envers les malheureux exilés. Cette politique de l’accueil, si largement pratiquée, vous a valu notamment en Amérique, un regain de popularité que ne vous aurait pas apporté une propagande cent fois plus onéreuse. D’autre part, il est au nombre de ces exilés des spécialistes, des ouvriers, des artisans, qui ne seraient pas inutiles en France, où à côté du chômage général, certaines branches de production manquent de personnel. »
De l’automne 1938 à mars 1939 la position française paraît plutôt souple par rapport aux clandestins ; pendant longtemps on a parlé de « frontière ouverte » d’une façon impropre. Cette attitude initiale nécessite deux précisions : les clandestins n’étaient pas nombreux, les populations à la frontière se rebellèrent contre les expulsions et conditionnèrent le comportement de la police au point de faire admettre les groupes juifs en France. Le gouvernement français et les représentants du Comité central pour les réfugiés de Paris, au nom du Comité d’assistance aux réfugiés (CAR) de Nice, engagèrent des négociations et les délégués du Comité reçurent la promesse qu’un contingent limité de Juifs, répondant à des critères précis, serait accueilli en France .
Plusieurs fois le CAR aida les réfugiés bloqués sur le versant italien ; un de ses représentants se rendit auprès du commissariat de Menton afin d’obtenir des clarifications à propos des normes d’admission dans le pays. Le fonctionnaire de police répondit : « En absence d’ordres de Paris, je dois fermer les frontières, mais si femmes et enfants se présentent à la frontière dans les montagnes, naturellement l’entrée leur sera autorisée » .
A l’époque le gouvernement français disposait de nombreux rapports confidentiels des services secrets et des consulats qui signalaient une imminente invasion en masse, mais ne pensa pas nécessaire dans l’immédiat le renforcement de la surveillance aux frontières terrestres et maritimes. Une description efficace de la surveillance approximative aux frontières est présente dans le premier article significatif sur ce sujet :

« On peut donc s’attendre, à nos postes frontières si mal gardés contre l’invasion étrangère, à voir passer aujourd’hui encore un fort contingent de malheureux proscrits qui ne manqueront point de se réclamer de sa qualité de réfugiés politiques. Le merveilleux “Sésame ouvre toi !” est d’ailleurs inutile en ce moment car nos portes ne sont même pas fermées… Un seul peloton de gardes mobiles – celui de Nice – et quelques brigades de gendarmerie doivent garder la frontière entre Menton-Garavan et Fontan. Leur rôle doit donc se borner pratiquement à recueillir tous les réfugiés qu’ils rencontrent dans les villages et les accompagner aux commissariats spéciaux de Menton ou de Sospel. Là, les réfugiés déclinent leur identité – ils n’ont pas toujours un passeport ou une carte quelconque – et, après avoir laissé leur empreintes digitales et rempli quelques formalités administratives, ils sont libres de fouler, en réfugiés politiques, l’hospitalière terre de France… »

L’attitude attentiste des autorités françaises causa une réaction véhémente des quotidiens de Nice qui ne manquèrent pas l’occasion de critiquer avec ironie cette position qu’ils jugeaient incompréhensible.
Le préfet des Alpes Maritimes, harcelé par la presse et inquiet des rapports toujours plus préoccupants qui lui parvenaient des commissariats, donna l’ordre de fermer hermétiquement les frontières aux clandestins. Un plan fut mis au point pour l’attribution à chaque brigade d’un secteur de compétence à patrouiller ; en même temps furent installés des postes de contrôle permanents le long des sentiers les plus importants. Un plan rationnel qui utilisait au mieux les faibles forces disponibles, mais qui montra immédiatement ses limites. La stratégie italienne était souple, mai efficace : obliger 70 gendarmes disséminés le long de la frontière entre Menton et Breil, à une surveillance exténuante. Les gardes-frontière italiens furent très habiles à détecter et utiliser les passages qui échappaient au réseau de surveillance français et réussirent à infiltrer des dizaines de clandestins.
Sur la côte, la police rencontrait des difficultés analogues à faire face à l’inexorable vague de débarquements. Des patrouilles « d’agents mobiles » de la gendarmerie et de la police défendaient le littoral entre Menton et Cannes. Dans le but de s’opposer à l’immigration furent installés des postes de contrôle fixes munis de projecteurs sur quelques points stratégiques de la côte. Des vedettes côtières surveillaient constamment la zone, tant et si bien que les pêcheurs italiens adoptèrent une attitude plus prudente, provoquant une diminution des transports. Nous avons vu qu’au mois de septembre 1939, quand la guerre contre l’Allemagne éclata, les autorités françaises ordonnèrent l’internement des Juifs allemands et autrichiens. Cette disposition fut très efficace, assez pour arrêter les transports illégaux, plus que les importants succès de la police pendant ces mois. La situation politique incertaine obligea les préfectures italiennes et le COMASEBIT à suspendre l’envoi de groupes de Juifs à Vintimille.
Les autorités françaises durent aussi faire face à la plaie de la corruption. À peine s’était éteint l’écho du comportement blâmable d’un fonctionnaire de la douane de Menton qui, « sensible à l’élément féminin », glissait sur l’absence du visa consulaire sur le passeport, que fut découvert un énorme scandale de dimensions encore plus vastes. Depuis plusieurs mois à Breil, près de la gare, on pouvait assister à un insolite afflux de voyageurs étrangers. La gare internationale de Breil représentait une position stratégique sur la ligne ferroviaire Cuneo-Nice ; un embranchement ferroviaire conduisait directement de la petite ville de la Vallée du Roya à Nice, sans passer par Vintimille. Grâce à la corruption des fonctionnaires des douanes et des inspecteurs français, qui contre paiement de sommes substantielles, ignoraient l’absence de visa consulaire, il était simple pour les Juifs aisés de continuer sans problèmes leur voyage vers la Côte d’Azur . Il est possible que de nombreux « voyageurs » connurent cette possibilité grâce aux informations diffusées par le COMASEBIT ou par des Juifs arrivés à Nice par cette voie.
Aux forces de police incombait la lourde tâche de se prononcer sur le refoulement ou l’admission en France des clandestins. En l’absence de directives précises, les gendarmes devaient décider rapidement quelle disposition adopter. Si les militaires découvraient les groupes de Juifs pendant le débarquement, deux solutions étaient possibles : faire remonter les clandestins à bord du bateau et les renvoyer en Italie, mais, de cette façon, ils auraient été encore plus nombreux les jours suivants ; ou confisquer le bateau et arrêter marins et réfugiés, en privant par conséquent les « agences » de moyens et d’hommes, mais en fait les clandestins étaient admis. S’il était impossible de renvoyer les bateaux et leur charge en Italie à cause des conditions maritimes, les réfugiés étaient arrêtés et interrogés. Chaque situation était analysée avec attention et généralement, on admettait femmes, enfants et personnes âgées ; les autres, surtout les hommes, étaient expulsés vers l’Italie par mer ou terre, même plusieurs jours après leur capture, quand la situation aux frontières le permettait.
Tous n’acceptèrent pas passivement le refoulement en Italie et certains s’y opposèrent avec l’énergie du désespoir. En août 1939, la police avait transporté de Nice à Menton vingt Juifs afin de les embarquer sur un bateau à destination de l’Italie. Ces vingt personnes refusèrent fermement cette reconduite, et des scènes désespérées se produisirent : l’un tenta de se suicider en se jetant à la mer, imité immédiatement par d’autres retenus avec peine par la police. En présence d’une foule de plus en plus compacte dans le port de Menton, le chef de la brigade, au vu de ce triste spectacle, décida de suspendre la mesure et les Juifs furent reconduits à Nice en attendant de nouvelles instructions . Il est évident que l’attitude des habitants compta beaucoup dans cette décision, la population locale supportant mal certaines scènes, qui pendant ces années étaient fréquentes même si elles différaient.
Le CAR de Nice joua un rôle de médiation très important : par ses fréquentes interventions auprès de la préfecture et par son aide pécuniaire pour assurer la subsistance des réfugiés, il réussit souvent à éviter les menaces d’expulsion. La conduite adoptée par la police paraissait très confuse ; pendant l’exode les règles existantes ne furent pas appliquées avec précision ni d’une manière uniforme. Ce comportement avait attiré les fureurs des quotidiens de Nice qui critiquaient vigoureusement le préfet et la magistrature accusée d’être trop indulgente envers les clandestins. Les mêmes quotidiens publièrent notamment les normes d’admission en France .
« Tous les étrangers ayant l’intention d’entrer dans le pays devront avoir sur leur passeport le visa du consul en poste dans le pays de départ de l’immigrant. Ceux possédant un passeport valide mais non muni du visa consulaire seront considérés comme immigrants clandestins et en tant que tels traduits devant le tribunal correctionnel. Ceux munis du visa délivré par le pays de destination pourront être admis sur le territoire français mais ne pourront que le traverser en transit. »

Les magistrats français appelés à juger les clandestins, s’appuyaient sur le décret-loi du 2 mai 1938, qui aux articles 2 et 9 stipulait :

« Art. 2.– L’étranger qui sera entré en France irrégulièrement, clandestinement ou non muni des papiers comprenant le timbre et le visa réguliers, sera passible d’une amende de 100 à 1000 F et d’un emprisonnement d’un mois à un an.
Art.9.– L’étranger expulsé qui se sera soustrait à la mesure édictée dans l’article précédent, ou à l’article 272 du code pénal, ou qui, depuis qu’il a quitté la France, y sera entré à nouveau sans autorisation, sera condamné à un emprisonnement de six mois à trois ans, et à l’expiration de la peine, sera conduit à la frontière. »

Les magistrats, utilisant toujours la clémence, condamnaient les clandestins à la peine minimum et, après l’arrêt ou la condamnation, les clandestins recouvraient la liberté. Ils furent beaucoup plus inflexibles envers les bateliers italiens en les condamnant régulièrement à des peines de six mois de prison, et en les expulsant immédiatement après l’expiration de leur peine.
Même le gouvernement français adoptait une attitude laxiste en n’expliquant pas, malgré les pressions subies, sa politique, à propos du statut juridique des réfugiés, et provoqua une nouvelle réaction des quotidiens niçoises qui saisirent l’occasion pour dénoncer cette position incertaine et ambiguë. Les principales attaques portaient sur la nécessité de concilier « l’immigration clandestine non désirée » et le « devoir chrétien d’accueil ». Ils exprimaient une ferme condamnation des doctrines nazies et de l’inhumanité démontrée par les régimes totalitaires de droite. Par contre, ils se montraient plus prudents envers ceux qui refusaient l’accès à une masse misérable cherchant en France un visa d’entrée afin de mener une vie meilleure. Des articles ambigus donc, qui concluaient toujours par une phrase devenue un stéréotype :
« Mais les réfugiés sont toujours accueillis ».
Voici in extenso le texte de l’article le plus caractéristique :

« Il ne passe pas de jour sans que des réfugiés ne réussissent, d’une manière ou d’une autre à franchir la frontière dans notre région. Nul homme digne de ce nom ne saurait assister sans une immense pitié au lamentable exode de ces malheureux chassés de chez eux au non d’idéologies qui dissimulent mal la spoliation et le vol. Mais, s’il n’est pas un Français qui ne compatisse du triste sort de ces pauvres gens, l’État est obligé d’envisager d’une manière objective les problèmes que pose cette immigration. Or, les multiples et très diverses instructions administratives concernant cette question prouvent que l’on n’a pas encore adopté une ligne de conduite dans les sphères officielles. Et cela a les plus regrettables conséquences pour les réfugiés qui sont bien souvent exploités par des individus qui prétendent les défendre. Que chacun sache comment et pour combien de temps il peut être admis en France. Notre prestige ne gagne rien à laisser croire que même pour les plus petites choses nous nous inclinons devant le fait accompli. Recevons largement ceux qui nous demandent asile, mais faisons-le d’une façon nette et précise en posant en même temps la question sur son véritable terrain. Si par notre situation géographique nous sommes les premiers à devoir offrir asile, nous ne pouvons dans les circonstances actuelles en assumer seuls les charges. »

Le gouvernement français rejeta l’option consistant à accorder l’asile politique aux réfugiés, par peur de créer un précédent qui aurait ouvert la porte aux Juifs poursuivis dans plusieurs pays européens. Il décida de tergiverser, tablant sur une diminution de l’immigration vers la France et les précisions plusieurs fois exigées ne furent jamais données.
L’activité généreuse du Comité d’Assistance au Réfugiés, le CAR

En septembre 1938, suite la promulgation des lois raciales en Italie et au nombre croissant de réfugiés sur la Côte d’Azur, le Comité d’assistances aux réfugiés fut créé par la communauté israélite de Nice et son siège installé 2 boulevard Victor Hugo. Le grand rabbin Pruner et A. Messiah en étaient les présidents honoraires, Maître Edouard Montel le président, T. Kahn et M. Bader les vice-président honoraires, H. Mayarague le trésorier, J. Babani le secrétaire général, M. Lowenstein le secrétaire adjoint. Le but du Comité était d’aider par tous les moyens possibles les réfugiés, en s’occupant prioritairement des problèmes liés aux arrivées en nombre. Le Comité d’assistance de Paris et des familles juives aisées de Nice offrirent de substantielles contributions pour financer le CAR. Parfois des fêtes de charité furent organisées pour recueillir des fonds. Beaucoup de volontaires, femmes et hommes, parmi lesquels les professionnels étaient nombreux, aidaient moralement et matériellement les réfugiés.
Dans les synagogues, les rabbins lançaient des appels pleins d’affliction aux pratiquants présents afin de recueillir des fonds destinés au Comité. La première nécessité des immigrés clandestins était de régulariser leur position par rapport aux autorités françaises et puisque la majorité ne disposait pas de l’argent nécessaire, le CAR versait la somme de 150 F au commissariat de Menton pour obtenir le visa d’entrée apposé sur le passeport, et 400 F à la préfecture de Nice pour la demande de carte d’identité, qui permettait un séjour de trois mois. Le récépissé attestait de la demande. Au 13 août 1939, après une année d’activité, le CAR avait dépensé dans ce but 271000 F.
Une autre tâche très importante consistait à assurer l’assistance juridique aux réfugiés. En attente des procès qui n’avaient lieu généralement qu’après plusieurs mois, les réfugiés étaient remis au CAR, ou internés dans les camps pour étrangers. Le président du Comité M. Montel ou l’avocat Mayrague défendaient simultanément les accusés. Entre septembre 1938 et février 1939, environ 500 personnes furent inscrites dans les registres dont 200 furent rayés comme ayant quitté la ville, remplacés immédiatement par 60 nouveaux immigrés .
Dès la création du Comité, naquit rue Beaumont une soupe populaire, un réfectoire qui servait régulièrement, deux fois par jour, des repas frugaux. Cette structure, pendant les derniers mois de 1938, offrit 120 repas par jour, un an plus tard en servait1000 par jour, décuplant ainsi l’effort humain et les dépenses, qui pour les logements atteignaient, en décembre 1939, 800000 F . Pour limiter les dépenses, les réfugiés étaient contraints de vivre dans des logements surpeuplés et dans la plus totale promiscuité, toute possibilité de travailler leur étant interdite. Chaque réfugié recevait, en mars 1939, 35 F par semaine pour ses dépenses de logement, mais le manque chronique de ressources obligea à réduire cette somme à 20F.
La France pour de nombreux exilés n’était qu’une étape de leur parcours d’émigration vers les États-Unis ou l’Amérique du Sud. Mais il était très difficile d’obtenir des visas pour ces destinations et les temps d’attente étaient très longs. De cette façon, l’absence de perspectives à court terme, l’oisiveté forcée à laquelle ils étaient contraints et l’absence de moyens de subsistance, plaçait les réfugiés dans une situation pénible. Dans ces conditions, le désespoir était très fréquent. Le CAR cherchait à éloigner ce malaise en organisant des fêtes, les organisations de jeunesse juives s’occupant particulièrement de cette activité.
L’assistance religieuse aux clandestins était, pendant ces moments, indispensable afin d’offrir un soutien moral qui empêchait de désespérer et renforçait le sentiment d’appartenance. Cette activité était évidemment exercée par les rabbins et les synagogues, mais à cause de la foule toujours plus nombreuse, les services religieux se déroulaient à l’intérieur d’hôtels ou d’appartements transformés en salles de prière. Les deux rites ashkénaze et séfarade étaient usités.
L’Hachshara de Nice a été créée dans la « Villa Lorbella » ou Beauregard afin de réaliser un projet limité mais intéressant pour la récupération psychologique et la réinsertion. La villa était prêtée par un bienfaiteur non juif. Elle devint une école où une soixantaine de personnes, hommes et femmes âgés de 30 à 50 ans, de toutes les nationalités, étudiaient et apprenaient à travailler la terre dans la perspective d’une installation en Palestine. Retourner au travail, bâtir des projets d’avenir étaient pour les fondateurs de l’école les moyens pour améliorer la condition psychologique des réfugiés. Le but de la villa Lorbella était d’atteindre rapidement l’autosuffisance alimentaire par la culture de la vigne, de l’olivier et des légumes, le reste éventuel étant destiné au réfectoire de la rue Beaumont .
Durant toute son activité, le CAR précisait constamment que les dépenses pour l’assistance aux Juifs provenaient de versements volontaires et la presse niçoise donna une large place à cet argument. En fait beaucoup de Niçois ne voyaient pas d’un très bon œil la croissance continue du nombre de Juifs. L’idée dominante était que les dépenses étaient à la charge de la collectivité, contrairement à ce que prétendait le Comité. La ville de Nice devenait toujours plus nerveuse et se révélait un terrain fertile pour une propagande sournoise et vénéneuse, celle des antisémites. Durant l’été 1939 eut lieu une tentative, bien organisée par des éléments germanophiles et antisémites, d’ouvrir une librairie spécialisée dans la diffusion de l’antisémitisme. Auparavant, la diffusion dans la ville d’une feuille bimestrielle intitulée Le Porc-Épic, témoigna d’un travail de préparation en ce sens. La police intervint immédiatement, confisqua le matériel et arrêta les responsables.
Conclusions

La tentative italienne naïve de cacher aux autorités françaises la paternité de l’exode, en reportant la faute sur des initiatives privées, échoua précocement et misérablement. Les expulsions camouflées soulignèrent plus d’une fois l’impréparation du régime à traduire en actes son souhait de se débarrasser rapidement et sans problème des Juifs étrangers. On peut relever des contrastes et des interférences entre police, carabiniers, guardia di finanza et capitaineries de port, qui l’exode fini, cherchaient encore à clarifier le comportement à adopter.
L’indispensable coordination à prévoir parmi les forces qui géraient les expulsions demeura dans les intentions de ceux qui l’avaient pensée et survit encore dans les quelques vérités partielles contenues dans les rapports confidentiels. Le bihebdomadaire d’Imperia L’Eco della Riviera, contribua à alimenter la version officielle du régime, en parlant de « pêcheurs expatriés par erreur » ou de « trafiquants sans scrupules », justement condamnés par la magistrature française. L’hydre de la corruption, que le régime prétendait d’avoir écrasée, était en vérité très vivace et conditionna fortement l’exode. Le régime fasciste, malgré l’impréparation, les interférences, la corruption et les échecs, atteignit l’objectif fixé et réussit à éloigner vers la France pas moins de 3500 Juifs.
L’attitude du gouvernement français envers les clandestins en provenance d’Italie, fut elle-même assez ambiguë et confuse. En l’absence d’une vraie politique d’accueil, on peut dire, à grands traits, que les autorités françaises n’étaient disposées à tolérer l’entrée dans le pays que d’un petit nombre de Juifs. L’accueil pour raisons humanitaires et les expulsions pour l’exemple furent réalisés sans aucun critère logique, de façon à ne pas nourrir dans les organisations internationales d’assistance juive, l’illusion selon laquelle il était facile d’entrer en France et d’y rester.
D’un point de vue absolu, avoir considéré la France comme un refuge sûr, est historiquement une « erreur d’évaluation », même s’il faut rappeler comment le pays, avec la Suisse, était le seul que les réfugiés pouvaient chercher à rejoindre après que les États du Sud de l’Amérique et les États-Unis eurent fermé leurs portes à l’immigration. L’Angleterre, dans son double rôle d’État souverain et de puissance mandataire en Palestine, refusa d’ouvrir les portes et s’opposa, même militairement, à une immigration en masse vers la Terre Promise.
L’analyse des données disponibles permet cependant de souligner que seulement huit pour cent des Juifs arrivés d’Italie furent arrêtés et déportés par les nazis. D’un point de vue relatif, aujourd’hui, on a donc suffisamment d’éléments pour affirmer que la zone niçoise a représenté pour ceux qui arrivaient d’Italie un refuge et non un piège. Un refuge temporaire et précaire, bien sûr, mais toujours un refuge.

 

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