Le château du Begué à Cazaubon

Le centre d’accueil agricole du Bégué est le troisième centre ouvert par la Direction des Centres d’Accueil (DCA) créée par l’équipe de l‘abbé Glasberg. Le premier, situé à Chansaye dans le Rhône, a accueilli ses hébergés à partir de novembre 1941. Le second s’ouvre à Pont-de-Manne dans la Drôme en mai 1942. La date d’ouverture du centre du Bégué est plus incertaine. L’abbé Glasberg la situe en août 1942, tandis que Madame d’André, la propriétaire des lieux, évoque une première prise de contact entre son mari et probablement l’abbé Glasberg, en octobre 1942.

Dans un rapport rédigé le 30 novembre 1941 et présenté au comité de coordination pour l’assistance dans les camps, la question de l’importance de la localisation géographique des centres d’accueil est présentée :

« Le centre devait:
1. Etre assez éloigné d’une agglomération urbaine et en même temps être assez près de Lyon, pour que notre direction qui y a son siège, puisse maintenir avec lui une liaison permanente.
2. Se trouver dans une région où les problèmes de ravitaillement puissent recevoir une solution sans trop de difficultés
3. Etre aménagé de façon à permettre une installation rapide, sans frais d’investissement exagérés
. »[1]

 

Comment expliquer le choix de Cazaubon ?

-          Au regard de la localisation, l’initiative de la rencontre entre Henri d’André et la DCA revient à Monseigneur Théas, évêque de Montauban. Au cours dela Première Guerremondiale son cantonnement à Auch lui a permis de faire la connaissance de Fernand Sentou. En 1942, les liens d’amitié tissés, et un commun rejet de l’occupant allemand incitent l’évêque de Montauban à solliciter l’aide de son ami, désormais maire de Cazaubon. Ce dernier considère que le château du Bégué, récemment acheté par Monsieur et Madame d’André, pourrait convenir pour la création d’un centre d’accueil.

-          Quant à la question du ravitaillement, la polyculture qui domine la région locale permet un ravitaillement moins difficile et de résoudre, au moins partiellement, cette question. Nous verrons plus loin comment les complicités locales ont également aidé.

-          Enfin, le château du Bégué a été jusqu’au rachat en 1941 par le couple d’André un domaine de50 hectaresde terres agricoles sur lequel un bâtiment accueillait des curistes pour les thermes de Barbotan. Les travaux que les nouveaux propriétaires ont entrepris ne sont pas achevés, mais la maison convient. De surcroît, le loyer versé par la DCA aux propriétaires est fictif car en réalité, il s’agit d’une mise à disposition.

 

Laissons Nina Gourfinkel décrire les lieux :

« Quelle tour de Babel ! Mais aussi quel décor ! La bâtisse qui posait au château [?????], avec ses deux tours biscornues dont l’une inachevée, était issue du cerveau ténébreux d’une folle qui sur ses vieux jours, s’était découvert un génie d’architecte. – Avant d’appartenir aux d’André, le château avait été restauré par la précédente propriétaire, madame de Favoles, qui ne manquait ni d’argent ni de fantaisie. – Sur un plan disparate, les pièces accumulées, présentant des angles fantaisistes, rebelles aux meubles normaux. Des essais de décorations surchargée, motifs sculptés, glaces encastrées, fragments de fresques exotiques, voisinaient avec du plâtras commun. Les installations de toilette à tuyauterie compliquée faisaient grand luxe, mais le moteur électrique était faible, de sorte que l’on vivait dans une pénurie constante d’eau. L’immense hall aux dalles noires et blanches, occupait presque entièrement le rez-de-chaussée et semblait avoir été conçu spécialement pour favoriser les brises boréales. Le tout était abondamment pourvu de radiateurs qu’aucun tuyau ne reliait à une chaudière. Autour, un vaste parc allait se perdre dans les vignes et les pacages » ».[2]

 

Cette description est complétée par celle de Joseph Schwarzberg que Pierre Cames cite : « Au premier étage se trouvait l’imposante salle à manger commune et la cuisine. M. Vermont y avait également son bureau, de même qu’un dortoir pour les jeunes garçons. Au deuxième et troisième étages se trouvaient les chambres.« [3] Les couples bénéficient des chambres tandis que les personnes seules logent dans les dortoirs.

 

Selon Simone d’André, sitôt l’accord conclu, les premiers pensionnaires arrivent au Bégué.

 

Les pensionnaires

Le nombre des hébergés du centre d’accueil du Bégué n’est pas connu. Il semble qu’à l’instar des autres centres, il y a ait eu beaucoup de passages. En connaître la liste exhaustive est une gageure. Les raisons sont multiples.

-          Comme le souligne l’abbé Glasberg dans son rapport sur les actions de la DCA daté du septembre 1944, le centre du Bégué « accueille moins de réfugiés transférés que de fuyards de la zone occupée, d’évadés de camps et de jeunes réfractaires français« [4] au Service du Travail Obligatoire (STO). D’ores et déjà, il ne s’agit pas exclusivement, et loin s’en faut, de personnes qui ont été transférées des camps vers le centre d’accueil. Un seul de ces transferts est identifié, en mai 1943, date à laquelle onze personnes sont sorties du camp d’internement de Noé pour être hébergées au Bégué.

-          De son côté, Nina Gourfinkel explique que la plupart des hébergés avaient de fausses identités : « A mesure que de nouvelles catégories étaient traquées par les pourvoyeurs d’Auschwitz ou du Mur de l’Atlantique, nous faisions disparaître les gens, quitte à les déclarer à la police comme évadés. […] Disparus dans le Rhône ou dans la Drôme, nos gens réapparaissaient dans le Gers, munis de nouvelles identités« .[5] Tel est le cas de l’artiste Max Lingner, alias Marcel Lantier, qui a quitté Chansaye pour Cazaubon.

 

Dans son récit, L’autre patrie, Nina Gourfinkel évoque la présence de cent vingt-cinq personnes, sans toutefois préciser la date de cette estimation. Selon le témoignage de Madame d’André, le centre d’accueil héberge au plus fort de son histoire de cent trente à cent cinquante personnes, logées au centre ou dans ses annexes. En 1943, l’abbé Glasberg parle de quatre-vingt à cent pensionnaires, avant que de  nouveaux arrivants obligent la direction à trouver d’autres solutions d’hébergement. Au moment de la Libération, il dénombre quatre-vingt-trois personnes qui dépendent directement du centre d’accueil. « Pour la plupart âgées, incapables de travailler, et obligées d’attendre la fin de la guerre, souvent sans ressources et sans certitude de retrouver leurs proches« [6]. Il considère qu’une partie seulement pourra partir après la cessation des hostilités. En novembre 1945, le préfet du Gers évoque encore soixante à quatre-vingt personnes au centre du Bégué, mais précise qu’il s’agit de réfugiés prisonniers et déportés rapatriés.[7]

 

Qui sont ces hébergés ?

Du point de vue de leur nationalité, il y a très peu de Français comme le relate Roger Jalowicz né à Rouen en 1895. Lorsqu’il arrive avec sa famille à Cazaubon en décembre 1943, ils sont presque les seuls Français du centre. Parmi les pensionnaires, il y a des Allemands,  des Autrichiens, des Yougoslaves, des Polonais, des Russes, des Hollandais, des Tchécoslovaques comme le jeune Adolphe Steg et sa sœur Albertine. Certains ont fui leur pays pour échapper aux mesures antisémites, d’autres sont installés en France depuis plusieurs années déjà au moment où la guerre éclate.

 

« A Bégué se côtoyaient des hommes et des femmes de toutes conditions, de toutes opinions, juifs ou non juifs, des conservateurs, des communistes et, parmi cette population cosmopolite, de simples gens et aussi des personnalités : peintres, musiciens, écrivains, hommes politiques et avocats« .[8] C’est le cas de Wilhelm Léo. Avocat juif installé à  Berlin, il a fui l’Allemagne nazie en compagnie de sa femme Frieda qui n’est pas juive et de leurs trois enfants, Ilse, Edith et Gerhard. Installés à Paris depuis 1933, Wilhelm et sa famille exploitent une petite librairie. En mai 1940 il reçoit l’ordre de se présenter au stade Colombes puis est interné au camp des Milles en tant que ressortissants d’un pays ennemis. Ilse doit se présenter au Vélodrome d’hiver d’où elle est déportée pour le camp de Gurs en juin 1940. Elle est transférée au centre d’accueil de Chansaye en novembre 1941, puis va à Vic-sur-Cère avec sa fille née à Lyon tandis que son père qui est incorporé dans un GTE à Montauban rejoint Cazaubon en 1943 où il reste pendant une année, avant de regagner Paris en septembre 1944.[9]

Il va de soi que la vie entre les pensionnaires n’est pas exempte de tensions.

Nina Gourfinkel raconte : « nous préconisions ateliers, potagers, travaux dans les champs, mais il n’était pas facile de s’entendre avec notre public hétéroclite qui aussitôt clamait aux travaux forcés. La disparité des âges, des origines, des langues, des fortunes, aboutissait à la formation de nombreux groupes hostiles les uns aux autres et que venaient encore exaspérer les dissensions politiques« [10]

 

Création d’annexes

La venue constante de nouvelles personnes informées de l’aide et de la protection qu’ils pourraient trouver au Bégué, rend nécessaire l’extension du centre. Ainsi, deux fermes voisines sont louées, Portet et le Péreuil, à Cazaubon. Mais cela ne suffit pas. L’abbé Glasberg précise « des hommes pécuniairement démunis et désireux de prendre un peu d’indépendance vis-à-vis de l’organisation du centre, acceptèrent d’aller travailler dans les fermes parfois éloignées du chef-lieu de canton« .[11]

 

Vie quotidienne et règlement intérieur

Comme dans les autres centres de la DCA, malgré des premiers mois difficiles, la vie s’organise avec au début l’aide des Quakers, de la Croix-Rouge et du Secours national. Le témoignage de Roger Jalowicz, cité par Pierre Cames nous donne quelques éléments : « Les hommes valides s’occupaient à la cuisine, au jardin, à l’entretien du pourtour du domaine. Certains allaient travailler à mi-temps dans les exploitations agricoles voisines, ce qui permettait d’améliorer l’intendance. Les femmes faisaient le ménage et divers travaux de couture et de cuisine. […]La nourriture était substantielle, avec de la viande à chaque déjeuner. Les bêtes (bovins, ovins, porcs) étaient fournis par le Contrôleur cantonal du ravitaillement – Monsieur Malandain – ; elles étaient abattues clandestinement dans une grange du Bégué. Il existait une infirmerie dont la responsable était Mademoiselle Saurel. Un jeune docteur, Maurice Vincent, venait d’Eauze pour les affections graves. « 

 

La vie est organisée mais elle est aussi réglementée. En effet, le directeur du centre est personnellement responsable des hébergés devant les autorités françaises et un règlement intérieur est affiché. De plus, les cartes d’identité et cartes d’alimentation sont retirées aux hébergés et confiés au directeur. Enfin, il n’est pas possible de se déplacer au-delà des limites du domaine agricole, pas plus que les déplacements ne sont autorisés sans laissez-passer, tandis que les contacts avec la population locale sont normalement réduits au minimum. Une seule sortie hebdomadaire est autorisée pour se rendre aux bains à Barbotan, ou pour les dames, chez le coiffeur.

 

Le personnel du centre

La direction du centre est assurée jusqu’à son arrestation le 16 août 1943 par Victor Vermont, de son vrai nom Vila Glasberg, frère de l’abbé Glasberg. Il est temporairement remplacé par Addy Steg âgé de 18 ans, puis par le commandant Scheppe, puis à partir de décembre 1943, avec l’accord des Amitiés Chrétiennes, par Gaston Luino, ex-commissaire provincial des compagnons de France, assisté d’un secrétaire, Roger [Jalowicz ] Sinclair.

Il y a en outre une infirmière, Mademoiselle Saurel, et l’intendance est assurée parla famille  Morandin.

 

 Un réseau de complicités

 

A Cazaubon, le centre d’accueil bénéficie d’emblée de l’aide et de la bienveillance de nombreuses personnalités. D’une part, on trouve des représentants de l’Eglise catholique : l’évêque de Montauban monseigneur Théas, l’abbé Talès, curé de Panjas. D’autre part, il y a des représentants de l’administration civile dont le maire de Cazaubon, Fernand Sentou, sa secrétaire de mairie, madame Ducassé, l’instituteur ; de l’administration militaire via les gendarmes dont la contribution « semble précoce et décisive dans le sauvetage et le maintien du Bégué ».[12] Enfin, il y a des membres de la société civile dont monsieur et madame d’André,  propriétaire du château, le couple Joachim et Gilda Morandin qui travaille au château, sans compter le contrôleur cantonal du ravitaillement général, Léon Malandain, officier de réserve. Ady Steg qui a séjourné à Cazaubon pense que les paysans chez lesquels les hébergés du Bégué travaillent de temps à autres ne sont pas dupes et savent qu’ils ne sont pas de simples réfugiés de la « zone occupée ».

Ces complicités ont permis la délivrance de faux papiers – cartes d’identité et cartes d’alimentation – l’approvisionnement en vivres du centre par Léon Malandain en parfaite connivence avec le maire de Cazaubon, mais surtout ont évité les arrestations au centre, hormis celle de Victor Vermont qui a préféré ne pas s’enfuir afin de préserver la pérennité du centre.

 

Plus loin, ces complicités ont aidé au développement de la Résistance.

Le témoignage de Roger Jalowicz permet d’affirmer l’existence dans une cave du château d’un service de fausses cartes d’identité et de faux états-civils, assuré par des jeunes polonais. Surtout, la personnalité de Vila Glasberg, alias Victor Vermont n’est pas étrangère à ce développement.

Dès l’origine du projet de création des centres d’accueil, son frère l’abbé Glasberg envisage clairement d’inciter les hébergés à entrer en résistance. Il en va de même pour Vila. Né en Ukraine dans une famille de l’importante communauté juive de Jitomir, il quitte l’Ukraine en 1920 pourla France. NinaGourfinkeldit de lui qu’il « était le type même de l’inquiet, doué d’une âme scrupuleuse, exigeante, insatisfaite ». Après avoir tâté de plusieurs grandes écoles, il croit trouver dans le catholicisme une charpente susceptible d’étayer sa propre construction identitaire. Il entre alors au séminaire, mais cela ne le satisfait pas. Il quitte le séminaire pour l’armée. C’est au camp militaire de Fréjus où il attend un hypothétique départ pour l’Indochine que Nina Gourfinkel et son frère le trouvent et lui proposent de travailler avec eux.

Nina Gourfinkel rappelle qu’il « conçut sa maison non comme un refuge pour les « viables », mais comme un centre d’entraînement de futurs combattants ». Il travaille en liaison avec les résistants d’Auch, et on trouve autour de lui des jeunes étrangers, des réfractaires du STO, des républicains espagnols, des socialistes allemands.

Un système de surveillance et d’alerte est mis en place. Tandis qu’une garde est assurée de jour comme de nuit,  Vila Glasberg organise deux fois par semaine des répétitions d’alarme, et un tunnel commence à être creusé qui part du château et doit rejoindre une allée enfoncée et bordée de végétation. Ce tunnel sert un temps de cache pour les armes.

 

Cette activité de Résistance n’est pas isolée. En effet, Fernand Sentou est le représentant dans le canton de Cazaubon du mouvement Combat. En février 1942, l’association des « Amis du 2° Dragon » est créée : « sous habillage social, il s’agit de recruter des civils pour une éventuelle reprises des combats ».[13] Des contacts sont établis avec le bataillon de l’Armagnac par l’intermédiaire du curé de Panjas, de Maladain et du directeur Luino. Dès le 7 juin 1944, vingt-huit volontaires du Bégué s’engagent dans la première section du bataillon Parisot/bataillon de l’Armagnac du mouvement Combat, dont Hans Hafner, Marcel Laska.

 

 

 

 



[1] SSAE 2005/001 13/168 « centre d’accueil »

 

[2] GOURFINKEL Nina, Naissance d’un monde, tome 2 L’autre patrie. Paris : Seuil, 1953.

[3] CAMES Pierre, Cazaubon : chronique des années de guerre, 1939-1945.  Antony : P. Cames, 2002, p. 84. Le témoignage de Joseph Schwarzberg est une biographie rédigée à l’intention de ses enfants et petits enfants.

[4] CDJC CCXVII-41 a. Rapport sur l’activité de la direction des centres d’accueil 1941-1944.

[5] GOURFINKEL Nina, Naissance d’un monde, tome 2 L’autre patrie. Paris : Seuil, 1953.

[6] CDJC CCXVII-41 a. Rapport sur l’activité de la direction des centres d’accueil 1941-1944.

[7] AD Gers : R 605-606.

[8] CAMES Pierre, Cazaubon : chronique des années de guerre, 1939-1945.  Antony : P. Cames, 2002, p. 89.

[9] Archives privées, Suzanne Pollak.

[10] GOURFINKEL Nina

[11] Cité par Pierre Cames.

[12] FITAN Jacques, Le centre du Bégué à Cazaubon durant la Seconde Guerre mondiale. SAHLAS du Gers, Famille juive dans le Gers (1939-1945). Auch, SAHLAS, 2008, p. 67.

[13] FITAN Jacques, Le centre du Bégué à Cazaubon durant la Seconde Guerre mondiale. SAHLAS du Gers, Famille juive dans le Gers (1939-1945). Auch, SAHLAS, 2008, p. 67.























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