Camille Dreyfus : un exil ordinaire

Camille Dreyfus

 

Né à Altkirch le 20 octobre 1897, Camille étudie à la faculté de Nancy, puis à Heidelberg et Strasbourg où il soutient sa thèse en 1925. De 1925 à 1927 il est attaché à Bichat puis à Cochin. Il rentre en Alsace et jusqu’en 1940 exerce comme spécialiste des maladies internes et collabore en tant que chercheur à la Polyclinique universitaire de Bâle. Arrivé aux Etats-unis il doit faire valider ses diplômes et est Research Fellow à la Tuft’s Medical School, puis entre au Mount Sinaï Hospital comme assistant de clinique et de recherche hématologique. Il enseigne à l’Université de 1945 à 1949 et intègre l’Académie des Sciences de New York  en 1947. En 1950 de retour en France il est nommé chef de laboratoire à Saint-Antoine et consulte à l’hôpital américain de Neuilly.

Juif, alsacien, médecin, philosophe, historien des sciences, chercheur et aquarelliste Camille Dreyfus s’est éteint en 1966.

 

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La mort dans l’âme, Camille quitte la France. Malgré les humiliations subies, son but suprême reste le service de la Patrie. Dès son arrivée à New York, il se met en rapport avec M. Adrien Tixier, chef de la Délégation de la France Libre aux États-Unis. « Je suis heureux », lui écrit M. Tixier dans une lettre de décembre 1941, « que la Free French Délégation aux États-Unis approuve pleinement votre projet de créer un Centre d’Études pour les maladies par carence alimentaire. Lorsque nous rentrerons après la victoire, nous aurons dans ce domaine à accomplir une œuvre aussi importante qu’ingrate ». Le Centre créé par Camille Dreyfus devint une branche de la Section des Sciences de l’École Libre des Hautes Études, qui fonctionna à partir de 1942. Environ deux cents élèves recrutés dans la colonie française de New York y obtinrent leur diplôme.

Dès la Libération, Camille étudiera les possibilités d’échanges entre médecins français et américains. Il est chargé à cet effet, en 1945, de mission auprès de la Direction Générale des Relations Culturelles au Ministère des Affaires Étrangères. On sait quelle ampleur ont pris ces échanges. Après quatre années de repli sur elle-même, la médecine française était avide de connaître les travaux faits aux États-Unis. Mais dans l’esprit de Camille, les médecins français envoyés à l’étranger devaient être aussi les ambassadeurs de la France pour tout ce qui était propre à leur domaine. C’est comme tel qu’il se considérait lui-même. Les titres de ses écrits, de ses conférences sont révélateurs. Faire mieux connaître la médecine française était son but essentiel. Le respect pour la médecine française, il l’a inspiré par son propre exemple puisqu’il eut l’honneur d’être élu à l’Académie des Sciences et d’enseigner à l’université de New York. Mais ce n’est pas seulement en tant que médecin qu’il se considérait comme interprète de la pensée française. En tant que Juif aussi.

C’est pourquoi il prit part à de nombreux symposiums dans des communautés Israélites. Toujours de nouveau il insistait sur le rôle joué par la France, qui la première avait accordé aux Juifs les droits de l’Homme, qui la première les avait libérés du sort inique subi pendant des siècles. Il évoquait l’affaire Dreyfus pour illustrer le sens profond de justice du peuple français.

Il citait les protestations courageuses du pasteur Boegner, de l’Archevêque de Toulouse, contre les décrets antisémitiques de Vichy. Il rappelait le message adressé en novembre 1940 par le général de Gaulle au Congrès des Juifs américains pour s’élever contre ces décrets : « Soyez assurés, disait ce mes¬sage, que de même que nous avons répudié toutes les erreurs commises au nom de la France après le 23 juin 1940, de même les décrets cruels dirigés contre les Juifs de France ne peuvent avoir et n’auront aucune validité dans la France libre. »

Camille Dreyfus contribua ainsi, auprès de l’importante collectivité des juifs américains, à garder pure l’image du pays menacée d’être ternie par l’idéologie raciste de Vichy.

Ses origines alsaciennes lui fournissaient un autre sujet de propagande française. Aux États-Unis, la notion d’Alsacien se confondait très souvent dans les esprits avec la notion d’Allemand. Il se donna rapidement pour tâche de clarifier les idées. Le moyen le plus efficace, celui qui toucherait la masse de la population, lui parut naturellement être la radiodiffusion. C’est pour¬quoi, en 1942, à Boston et plus tard à New York, il fit à la radio des exposés lumineux sur l’Alsace et son séculaire attachement à la France. On le chargea de faire des émissions en alsacien en direction de la France. Il prit un malin plaisir à parler ce dialecte hermétique à toute oreille non alsacienne. Il était enchanté d’user de locutions du terroir peu académiques, faire rire ses compatriotes, saupoudrer de comique leur tragique existence. A son retour en Alsace, il eut la joie d’apprendre qu’on l’avait écouté, reconnu sa voix, et qu’il avait ainsi contribué à entretenir la flamme de l’espoir. Cet exposé de l’activité de Camille aux États- Unis ne se veut pas complet. Cependant il nous faut insister sur les attaches qu’il s’y était créées. Son séjour aux États-Unis fut pour lui une expérience enrichissante tant au point de vue professionnel qu’au point de vue purement humain. Il garda pour ce pays hospitalier un sentiment de profonde gratitude. Il y avait noué des amitiés fraternelles qui furent une des joies de sa vie. Renée Dreyfus 1967

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La voilà franchie, cette frontière, qui me semblait toujours être un rempart protecteur et bienfaisant, et qui est devenu un mur de prison. Et comme pour nous faire sentir jusqu’au bout toute l’amertume de l’émigration, c’est à travers ce Midi si doux et si… français, à travers ces lauriers en fleur, ces pins et ces sombres cyprès que nous conduit l’épuisant chemin de l’exil. Alors, vraiment, tout ce ciel pur, toute cette terre de France ne seraient plus « chez nous » ?

De tout cela je serais retranché comme est retranchée une hirondelle d’un paysage d’hiver ? J’ai lu hier des réflexions sur l’esprit français. Une inexprimable nostalgie m’a secoué jusqu’aux larmes. On y parle du sentiment instinctif des nuances, de la politesse française.

Être poli, dit l’auteur, c’est sans doute savoir saluer, mais c’est avant tout, pour nous, éviter ce qui pourrait blesser, même simplement chagriner. C’est pratiquer cette réserve nécessaire qui rend aux autres la vie plus agréable.

C’est une affaire de compréhension et de nuances et c’est ce qui faisait dire à lord Chesterfield : « Un Français qui joint à un fonds de vertu, d’érudition et de bon sens les manières et la politesse de son pays atteint la perfection de la nature humaine. »

Les esprits forts (et ils se croient forts parce qu’ils sont lourds et pesants) ne semblent plus tolérer dans la cité cette perfection de la nature humaine devant laquelle le monde entier était à genoux.

Je sais bien, ce n’est là qu’une éclipse, qui obscurcit le ciel lumineux de notre pays.

Une des plus sombres pages de notre histoire s’écrit de nos jours.

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Le pays qui, il y a quatre siècles, a chassé ses Juifs, devient la première étape des réfugiés.

C’est ici que s’est développé ce croisement, ce curieux mélange de civilisation judéo-arabe qui ressemble si étrangement à ces fleurs exotiques transplantées sur la terre d’Europe.

Je n’ai aucun goût à admirer les beautés du paysage. Je n’ai qu’un désir :

Quitter le vieux continent pour éteindre le brûlant souvenir d’une grande déception.

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Se mêler aux émigrants, à cette foule sans nom qui n’a plus la stabilité du foyer, est une sensation d’autant plus attristante qu’on se drape sans modestie d’une supériorité qui ne résiste pas. Elle s’évanouit au premier interrogatoire du premier fonctionnaire subalterne. Nous nous imaginons être autres que ces Polonais, Allemands, Roumains. Je m’insurge contre une assimilation à ces masses humaines vagabondes dont le caractère dominant est cette instable vie de voyage sans fin. Nous nous figurons que nous, du moins, sommes liés, soudés, rivés à un patrimoine, à une vie stable, à la patrie française dont nous serons les fidèles dépositaires à l’étranger. Mais chaque pas nous détrompe. Nous ne sommes que des émigrants comme les autres, des fuyards comme eux. Ils croyaient eux aussi avoir des attaches indéchirables avec ce qu’ils considéraient comme leur patrie. Ils ne le croient plus. L’impitoyable réalité leur a fait une âme neuve, multicolore, insensible aux mille tracasseries, insensible au mépris plus ou moins discret des peuples « hospitaliers ».

Je réagis en Français. Malgré tout. Quand même. Mais ce même « malgré tout » je le reprochais, il n’y a pas longtemps, amèrement aux Juifs allemands. Je qualifiais cela de manque de caractère, de bassesse, de honte.

Et moi, si je dis aujourd’hui, je suis prêt pour la France, quoi qu’il arrive, comment puis-je qualifier cette offre ? La dignité humaine est la première vertu qu’on fasse perdre à l’émigrant.

Comme la musique, à certains moments, nous déprime, comme à certaines heures, le rire heureux des autres nous agace, ainsi tout ce qui faisait nos joies nous devient gênant. C’est que nous sommes si peu préparés, si peu organisés pour cette existence nouvelle. L’avenir vers lequel nous tendions avec curiosité m’apparaît soudainement gros d’incertitude et d’obscurité.

Un chemin ardu s’ouvre brusquement devant moi. N’était la foi en une France meilleure, comment pourrais-je l’affronter ?

Le souvenir du mystérieux silence des Landes me donne cette foi, je la puise aussi dans les sombres forêts des Vosges avec leur parfum de résine et de sapins et leurs petites rivières tout en joie, et je la puise dans l’harmonie majestueuse des cathédrales de Chartres et de Reims.

Et je la puise partout où l’âme française s’est révélée au monde : chez Pascal, La Bruyère et Racine, chez Monet, Rodin et Claude Debussy et chez tous les autres. Et chez les plus humbles aussi.

Cette foi me vient encore de la religiosité juive qui depuis vingt siècles de misère et d’angoisses ne cesse de faire espérer, qui à tra¬vers les prophètes a parlé aux hommes.

Cette même religiosité par laquelle Dieu est tout près le jour du Grand Pardon.

Elle a fait réciter, un matin de printemps de l’an 1171, aux Juifs de Blois sur le bûcher le Cantique que nous continuons à réciter avec une ferveur renouvelée :

Aussi nous espérons en Toi, Éternel, notre Dieu,

Pour voir bientôt

La majesté de ta puissance

Faire disparaître toutes les impuretés de la terre

Et anéantir toutes les idoles

Et pour redresser le monde par ton règne.

Tous les mortels invoqueront ton Nom

Et tous les impies reviendront à Toi.

Ainsi soit-il.

Camille DREYFUS. Août 1941.

 

 























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