Plus qu’un nom dans une liste : David et Joseph Nathan

 

David Nathan (1927-2011)

  • Né le 4 mai 1927 à Paris, nationalité française
  • Arrêté le 21 juin 1944 avec son frère Joseph, arrivés Drancy le 23 juin 1944
  • Partis pour Auschwitz le 30, arrivés sur place le 3 juillet
  • Parents : Lisa Behar (1893 ou 1889) et Isaac Nathan (1894)
  • Frère et sœurs : Solange (1915), Raymonde (1917), Joseph (1918) nés à Marseille
  • Profession : monteur en bronze
  • Adresse : 5, passage Basfroi, Paris 11ème

David a laissé ce témoignage à sa petite nièce Lise Pressac quelques mois avant de mourir en 2011, elle en a fait une transcription pour Jewishtraces et nous la remercions pour sa patience et pour les archives familiales qu’elle nous a autorisé à publier. Le lecteur notera qu’il est très peu mention de Joseph, frère de David dans le récit ci-dessous. L’absence du disparu dans les récits de déportation du survivant est un phénomène assez commun que nous avons observé depuis de nombreuses années.

En fin d’article retrouvez une vidéo où David Nathan raconte à un  chercheur du Fitz Bauer Institut son expérience de déportation.

Récit de David :

Avant

La famille est venue d’Algérie à Marseille où sont nés Solange, Raymonde et Jo. Je ne sais pas pourquoi ils sont retournés en Turquie et quand ils sont revenus ils vendaient des cacahuètes. Mon père, ça devait pas être terrible, si bien que tante Rachel qui avait un restaurant a du lui dire de venir.  Mon père s’est retrouvé épicier.

Au départ à l’hôtel mais ma mère demandait à mon père à avoir un petit coin seulement qui soit bien à nous « un canton ? » (esp), pas hôtel.

On a été passage Basfroi, c’est lui qui a fait installer l’électricité car dans couloirs c’était éclairage au gaz.

On n’avait pas l’eau courante… on était au 2 ème étage, le robinet était en bas si bien que quand maman faisait la lessive ou si on avait  besoin d’ eau pour manger, on descendait le broc le matin et on le remontait en revenant du boulot ou des courses on le remontait rempli . J’ai été le premier a été à être embauché chez Caillat, ta grand-mère elle travaillait chez Bouchara, chez Max, elle est rentrée chez Caillat comme cristallière. Après mon frère est rentré chez Caillat comme livreur.

On respectait la religion comme on nous le demandait : quand on était dans un pays faut pas se faire remarquer, respecter les lois du pays et sur ce critère nous on a été se faire recenser et on nous a mis le tampon juif sur la carte d’identité.

On savait bien que les premières rafles avaient eu lieu, mon beau-frère René (mari de Solange) s’est fait arrêter dans le 11ème arrondissement en 41, on savait qu’on était en danger, qu’est-ce tu veux faire, aller en province, aller autre part, avec quel argent ? Et fallait éventuellement passer la ligne de démarcation, comme disait maman on est entre les mains de Dieu, et voilà.

 

L’arrestation

Dans l’ immeuble était arrivée une femme avec ses deux enfants. Son mari a été arrêté aussi en 41, elle est venue se réfugier là chez sa tante et son oncle.

C’est à cause d’elle qu’ils ont été arrêtés. Elle a été dénoncée, ils sont venus l’arrêter et par représailles ils ont arrêté tous les juifs de la maison, accompagnés par la concierge.

La mère de David était chez la tante de cette femme quand ils sont venus effectuer la rafle (elle lui tenait compagnie depuis la mort de l’oncle). Quand ils sont venus demander les papiers elle ne les avait pas sur elle, ils lui ont demandé son nom, elle a répondu « Nathan ». Pas la peine d’aller chercher ses papiers elle n’avait qu’à descendre directement.

Il était à peine 21 h, Joseph était couché. David était sorti voir des copains, les Souriano, rue Basfroi, en chemin il tombe sur la mère de son copain qui lui dit qu’ils ne sont pas à la maison mais chez un autre dans une rue parallèle. Mais David préfère rentrer plutôt que les rejoindre.

De leur fenêtre donnant sur la cour il voient du remue ménage et une personne en bas qui leur fait signe «planquez-vous ».

Mon frère avait 10 ans de plus, c’est lui qui aurait dû prendre des initiatives, donc je lui demande « qu’est-ce qu’on fait ? On se planque et on laisse maman partir ? » Mais toute seule ? On savait bien qu’on allait pas en villégiature ni dans un truc de santé pour faire des massages alors je lui dis si on la laisse partir elle va pas résister il faut qu’on soit à côté d’elle…

Par contre je dis à ta grand-mère Raymonde toi tu es pas déclarée ici, elle vivait chez nous mais pas déclarée (son mari – mon grand-père – était prisonnier en Allemagne)

« Raymonde t’es pas déclarée ici s’ils te trouvent ils t’embarquent, par contre si pas l’intention de nous embarquer et qu’ils te trouvent étant donné que tu es dans l’illégalité ils nous embarquent tous, le mieux dans le fond t’as qu’à te planquer sous le lit ».

Elle se cache sous le lit. Ils montent, leur demandent de descendre : « on va aller au commissariat pour faire une vérification d’identité » Ils nous emmènent au commissariat rue de la folie Méricourt. On revient et les gens remontent et au fur et à mesure qu’ils remontent ils leur rendaient leurs papiers, deux, trois, quatre, quinze, toujours pas de maman… Elle s’était planquée dans la chambre de la concierge (derrière un rideau). Ils ne pouvaient pas l’appeler puisqu’ils n’avaient pas ses papiers.

Quand le car est parti et que la concierge est rentrée dans la loge et qu’elle voit apparaître ma mère elle a commencé à crier, « vous vous rendez compte comme c’est dangereux ce que vous avez fait vous risquez de vous faire arrêter »

« Il leur restait assez de monde comme ça donc fichez moi la paix .»

Donc elle est montée, Raymonde est sortie de dessous le lit et elles ont été se réfugier chez Solange où elles sont restées jusqu’à la fin de l’occupation. Ce soir là elle était rue Popincourt, chez elle.

Solange traînait dans une maison pour enfants juifs, y allait tous jours mais n’était de garde qu’une nuit sur deux et ce soir là, elle est rentrée chez elle ils on raflé toute la communauté d’enfants et les éducateurs, si bien qu’à un jour près Solange était déportée.( Nde .:Entre le 21 et 25 juillet, 232 enfants furent arrêtés dans les maisons d’enfants de l’UGIF, par la Gestapo.)

 Du commissariat à Drancy

On a été au commissariat, le lendemain on nous a emmenés, on a été au dépôt, on a passé nuit au dépôt atroce, espèce de grande cellule, quarantaine dedans, on avait hâte d’arriver à Drancy pourtant conditions Drancy pas confortables. On est arrivé le 23 à Drancy, 8 jours après on a été déporté.

 De Drancy à Auschwitz

T’avais un grand tonneau au milieu fallait chevaucher ça pour faire, je sais même pas si j’y ai été, je me rappelle même pas avoir pissé. La chaleur, fin juin, début juillet, on avait des boites de sardines, un peu de ravitaillement mais moi la soif, on avait rien à boire, au bout de deux trois jours ils ont ouvert wagons et amené les seaux d’eau.On est arrivé le 3 juillet, on est partis le 30 juin… Plus de 1000km Dans des conditions… Et tiens toi bien les convois de déportés avaient priorité sur convois de troupes…

 Auschwitz

David se retrouve au commando de terrassement car les Allemands n’ont pas compris son métier de monteur de bronze. Au bout de trois semaines il a  une otite. Hospitalisé à l’infirmerie; à sa sortie il a eu le droit de changer de commando, se retrouve dans un commando de Schlosser, de serrurier. « Là on était à l’abri, peinards, on triait les pièces, c’était la planque, ce qu’on craignait c’était de passer l’hiver dehors, là à l’intérieur, au chaud. » David a échappé à la mort deux fois.

La première fois on était en équipe j’étais fiévreux, je dit au chef d’équipe ça va pas faut que je puisse me reposer, y avait un tas de matériel, bah il m’a dit planque toi dans le matériel et puis attends la fin du boulot.

Je me planque là-bas et je m’endors, à un moment je me réveille pas un bruit, oh merde, je me dépêche…Quand le gars m’a vu arriver il m’a cogné, tu risquais de tous nous faire pendre. La fois suivante dans un hangar, je me suis mis dans un coin j’ai dormi, et d’un coup j’entends clac clac la porte qui se refermait, je descends en vitesse et je cogne, c’était un brave type, un allemand il me dit tu te rends compte tu risque d’être pendu, j’ai eu du pot, ça s’est pas su, je suis arrivé à temps, si au moment de se rassembler par équipe avant de partir au camp et j’avais pas été là c’était tentative d’évasion. Le soir quand tu revenais du commando, à l’entrée du camp on devait rester en rang  sur la place d’appel, on avait compris, on allait assister à des pendaisons. Les gars qu’ils avaient rattrapés, ils les ramenaient automatiquement là, du lieu où il s’ était évadé pour que ça fasse exemple.

Un jour Raymonde reçoit un courrier de Joseph par Mme Caillat , ce courrier est censé arriver d’Auschwitz et une adresse de retour figure en tête du recto de la lettre. On peut lire que Jo demande de quoi se laver et sur le second feuillet une autre écriture réclame des montres, il semble que cela soir André Alonzo  l’expéditeur de la lettre qui se fait passer pour Jo.

Commentaire de David :

Dans la lettre Jo ne sachant pas où l’envoyer il l’a envoyé chez Caillat où on travaillait, voilà nous sommes là c’est dur, il demandait du savon, une serviette et à la fin Raymonde s’est aperçue que écriture pas tout à fait la même et envoyez nous vos deux montres, nos deux montres ? Jo avait une montre mais envoyé avec lui et moi j’avais pas de montre. Forcément  je  ne l’avais plus parce que tout laissé à Birkenau.  Donc Raymonde s’est méfiée et elle ne  l’a pas envoyé, elle a bien fait parce qu’on n’a rien reçu ni savon ni serviette, le gars a gardé pour lui, c’était des salauds, des salauds !

lettre  Auschwitz verso lettre  Auschwitz recto

 

L’évacuation et la libération

David reprend son récit et mélange un peu l’évacuation d’Auschwitz et la libération. Nous n’avons pas modifié son récit.

Quand ça a été la libération ça a été joie dans tout le camp, un copain français m’a pris dans les bras, m’a secoué, j’étais secoué comme un palmier « on est libres, on est libres », j’étais arrivé au bout des nerfs pour tenir, incroyable. C’était la nuit, on était partis le soir, et tu connais l’expression dormir debout bah moi j’ai connu ça, on «était debout et je sentais qu’on me poussait, je m’étais endormi.

Je sentais que je faisais une dysenterie, température et diarrhée si bien que quand je retrouvais Simon mon frère de camp je cavalais 100 m, je baissais pantalon, jusqu’à ce qu’il vienne à ma hauteur, on se soutenait…

Le lendemain matin on est arrivé à Nicolaï (sic), il y avait une biscuiterie, on s’est reposé et reparti l’après-midi pour aller jusqu’a Gleiwitz et à Gleiwitz un petit camp, de là on a pris le train. C’était des wagons à charbon, Simon monte le premier, moi j’essaie, impossible de me hisser, le wagon était bourré, heureusement d’ailleurs. C’était une nuit étoilée, avec étoiles… je me dis puisque c’est comme ça je vais mourir par une belle nuit étoilée. Mais au bout d’un moment la survie, envie de vivre plus forte quand même alors je m’assois… sur un mec « ah non non » « mon pote ou bien tu me laisses une place ou je reste assis » « attends relève toi je vais bouger », je me relève il ne bouge pas, rebelote je me rassois, je lui casse un membre, j’arrive à me coincer entre plusieurs. C’était un wagon à charbon découvert, il y avait de la poussière de charbon humide et le froid… si on n’avait pas été serrés les uns contre autres on serait morts.

D’ailleurs quand on est arrivé c’était l’hécatombe j’ai enjambé des cadavres quand je suis descendu du wagon. Jusqu’à la fin instinct de survie a primé

« Moi je voulais revoir maman, revoir maman, c’était ça »

 Ta grand-mère passait régulièrement chez la concierge pour le courrier, vers la fin de 1944 le courrier ne passait plus, quand ça a commencé la libération elle est retournée voir si il y avait une  lettre de ton grand-père, et un soir elle y va comme d’habitude, vous avez une lettre de mon mari ?

« Non mais y a une lettre je crois d’un de vos frères »

Ta grand-mère va au restaurant de la tante Rachel, elle ouvre la porte, brandit la lettre maman c’est une lettre de David » et elle tombe dans les pommes

Alors qu’est-ce que fait ma mère, dilemme « qu’est-ce que je fais ? Je m’occupe de ma fille pour la ranimer ou est-ce que je lis la lettre ? »

J’étais à l’hôpital, ta grand-mère a passé une sacrée journée, elle savait qu’on devait arriver Gare du Nord ou Gare de l’Est, elle y va et elle demande au fur et à mesure

« oui David est avec nous mais je sais pas ce qui s’est passé »

La première chose qu’on faisait :  on passait la tête par la fenêtre, un médecin militaire qui passait et quand il m’a vu et s’est dit « par ici la bonne soupe » et donc je me suis retrouvé dans une ambulance, j’ai été à la Salpetrière, ça c’était le matin, les infirmières du matin qui allaient partir vers 16 h, demandent si elles envoient un télégramme pour dire que vous êtes ici, une d’elle demeure pas loin rue Traversière « si vous voulez je vais chez vos parents »

Raymonde quand elle est rentrée le soir vers 22 h ou  23 h, « qu’est-ce que je vais raconter à maman ? »  Elle rentre, maman ouvre la porte « c’est à cette heure là que t’arrives ? » ; « Maman je sais pas où est David je l’ai pas trouvé »

- Mais nous on sait depuis 17 h qu’il est à l’hôpital à la Salpêtrière.

Le lendemain matin elles sont venues toutes les trois. On a fondu en larmes.

Et naturellement ma mère le premier truc qu’elle a demandé « et Jo ? »

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