Plus que des noms dans une liste: Marcus, Frieda, Irène et Helmuth Kraemer

Nous reproduisons le témoignage de Mme Irène Israêl née Kraemer rapportant le destin de ses parents Marcus et Frieda, celui de son frère Helmuth et le sien.

J’ai été déportée avec ma grand’ mère, mes parents et mon frère, de Mannheim (Allemagne) au camp de Gurs dans les Basses-Pyrénées, le 22 octobre 1940 avec les 6’500 personnes de Baden, Palatinat et Sarre. Voici mon témoignage. Je me suis attachée à décrire les faits vécus durant ces 4 années sans m’attarder sur nos angoisses et autres inquiétudes ressenties pendant cette période.

C’est le 22 octobre 1940 au petit matin que la police sonna à notre porte et nous donna deux heures pour nous préparer à un départ immédiat. Nous n’avions le droit d’emporter que 2 valises par personne. Avec l’accord du policier, nous pûmes conduire notre grand’ mère à l’hôpital juif de Mannheim en espérant qu’elle échapperait à la souffrance du climat et aux dures conditions de vie dans un camp de travail (destination présumée). Après un voyage pénible de 4 jours dans un train de voyageurs sans boisson et sans nourriture, nous arrivâmes dans un camp qui n’était absolument pas préparé à recevoir 6’500 personnes. Les baraques en bois dans lesquelles nous logions laissaient passer la pluie. Notre couchage était constitué de paille à même le sol. Notre chef de baraque était une ancienne internée qui essayait d’organiser la vie au mieux dans cet endroit où devaient vivre 100 personnes. Le camp était divisé en îlots. Naturellement, nous étions séparées de mon père et de mon frère qui étaient obligés d’habiter avec les déportés masculins. Peu de jours après notre arrivée, nous fumes, ma mère et moi, informées qu’une certaine Madame Hirsch – notre grand’ mère- nous cherchait et qu’elle se trouvait dans un autre îlot, soit-disant dans une infirmerie: Notre grand-mère avait donc voyagé toute seule sans nourriture et sans boisson durant 4 jours. Il nous fallut un laisser-passer du chef d’îlot (souvent absent) pour être autorisées à aller dans l’autre car il était interdit de circuler d’un îlot à l’autre. Malgré ces difficultés, nous pûmes rejoindre notre grand-mère et nous la retrouvâmes dans un état lamentable. Nous eûmes du mal à la reconnaître, ce n’était plus la grand’ mère que nous avions connue. Elle nous reconnaissait à peine. Les infirmières n’avaient aucun moyen de soigner toutes ces pauvres femmes qui avaient perdu le sens de la réalité. Les nazis avaient vidé complètement l’hôpital israélite de Mannheim de tous ses malades; ceux-ci se trouvaient donc, comme ma grand-mère, dans le train de la déportation.

Début janvier 1941, les autorités du camp de Gurs décidèrent finalement de transférer ces malades à l’hôpital de Lannemezan près de Tarbes dans des camions non bâchés. C’est au bout de 15 jours que nous reçûmes un avis de décès de notre grand-mère. Elle ne survécut que 2 semaines après son départ de Gurs. Quant à nous, nous observions la pluie qui n’arrêtait pas de tomber depuis notre arrivée fin octobre 1940. Nous étions obligées de dormir sous nos parapluies et nous étions souvent réveillées par des rats qui sautaient autour de nous. Pour rejoindre les latrines qui se trouvaient loin de nos baraques, il fallait marcher dans la boue. Les personnes âgées perdaient leur résistance à cause du manque de nourriture et d’hygiène. Le matin, nous recevions une tasse de semblant de café, de la confiture allongée avec de l’eau et un morceau de pain. A midi, une soupe de navets et quelques carottes et le soir la même chose que nous finissions avec notre bout de pain. Il fallait surtout veiller à notre hygiène en faisant notre toilette dans une baraque où se trouvaient plusieurs robinets d’eau. Dans l’impossibilité de fermer les portes, nous étions toujours en plein courant d’air mais il fallait surtout ne pas nous négliger afin d’éviter les poux et les poux de corps qui s’introduisaient dans les coutures de nos vêtements et qui provoquaient le typhus et d’autres épidémies.

Fin décembre 1940 ma mère fut atteinte de dysenterie et perdit connaissance. Elle fut admise à l’infirmerie de notre îlot où elle fut soignée sans médicament. Elle reçut seulement un peu de gruyère et de la pomme crue. En lavant son linge souillé, je pris froid et je fus atteinte d’une pleurésie. Pour me soigner, le médecin (déporté comme nous) avait comme seul remède des enveloppements de savon noir. C’est par miracle que nous avons survécu à ces épreuves. Dans ce camp mourraient environ vingt à trente personnes par jour.

Début janvier 1941, on nous fit savoir que les familles ayant des jeunes enfants allaient être transférées au camp de Rivesaltes (Pyrénées orientales) dans lequel les baraques étaient construites en pierre. Nous étions concernés car mon frère n’était âgé que de 15 ans. Le climat était rude et la tramontane soufflait si fort que nos soupes (toujours navets et carottes) dans nos boîtes de conserves se répandaient sur nos vêtements.

Registre des entrées de Rivesaltes, AD66 134W480

Beaucoup d’internés moururent en peu de temps. La vermine, les puces, poux et punaises s’acharnaient sur nous et contribuaient à la prolifération des épidémies. Ma mère souffrait à nouveau de dysenterie. Ce fut grâce à un ami de notre famille qui lui apportait de l’élixir parégorique, qu’elle put être sauvée. Mon père était vaguemestre de la poste du camp et mon frère et moi l’aidions. Ainsi occupés, nous pensions moins à la faim qui nous tenaillait. Nous nous trouvions, ma mère et moi, dans l’îlot K et la poste était dans la même baraque que les bureaux du chef d’îlot. En mai 1941, notre îlot fut divisé par des fils de fer depuis la baraque du chef. Nous trouvions cette décision très étonnante. Nous devions apprendre par la suite qu’il s’agissait de préparer la déportation des internés vers Drancy.

C’est à cette période que mon frère et moi fûmes convoqués dans la baraque de l’O.S.E. pour y rencontrer Vivette Samuel et Andrée Salmon, toutes deux responsables des Eclaireurs Israélites de France. Ces personnes, pleines de courage et de dévouement, nous proposaient de sortir du camp de Rivesaltes pour rejoindre un groupe de jeunes Juifs à Charry, près de Moissac (Tarn et Garonne). C’est avec une joie immense que nous acceptâmes leur proposition. En dépit de la douleur qu’ils éprouvèrent à l’idée de nous voir partir, nos parents nous laissèrent aller vers l’inconnu. Nous nous écrivions régulièrement et nous essayions de leur faire parvenir quelques victuailles trouvées avec difficulté pour tenter d’assouvir leur faim.

 

 

 

Photos de la famille Kraemer - Camp de Rivesaltes - Eté 1941

 

Début août 1941, nous étions sans nouvelles: un évènement terrible se préparait. Le responsable de notre groupe à Charry, Isaac Pougatch, nous prit à part pour nous informer que des « départs » du camp de Rivesaltes vers l’Est avaient commencé. Nous pressentions un malheur imminent. Le groupe, tous Juifs français, craignait pour nous, Juifs étrangers. ils organisèrent avec nous une cachette dans la forêt en contrebas de la propriété. On nous apportait tous les jours un peu de nourriture. La pluie tombait et certains souffraient d’angines. Nous dormions à dix sous une tente, près d’une source où nous pouvions faire notre toilette.

Nous redoutions les promeneurs cherchant des champignons. Un jour nous apprîmes que les gendarmes arrêtaient les juifs étrangers. Nous devions donc quitter notre cachette pour une nouvelle destination. Nous fûmes donc, les dix jeunes du camp de Rivesaltes séparés les uns des autres. Mon frère et quelques autres furent dirigés vers un orphelinat et moi, vers un couvent dans la région de Moissac, avec une camarade.

Les Sœurs nous apportaient des légumes à éplucher dans notre chambre que nous ne devions pas quitter. Afin de nous perfectionner dans la langue française, elles nous prêtaient des livres et les récits nous permettaient de faire des dictées. Je n’avais plus de nouvelles de mes parents et de mon frère depuis début 1942. Je ne savais pas si ce dernier avait réussi à passer en Suisse avec son groupe E.I.

Entre-temps les Eclaireurs Israélites avaient cherché des familles françaises disposées à recevoir des enfants et des jeunes gens juifs.

Pour nous cacher, nous, les jeunes filles du camp de Rivesaltes. les E.I., en particulier Roseau Bloch (maintenant Nicole Klein), avaient pu entrer en relation avec des familles protestantes de la Montagne Noire. Elle put trouver une ferme vide et nous fûmes logées aussi bien que possible. Nous passions pour des éclaireuses protestantes. La nourriture était plus que maigre et consistait en un peu de lait et de pain. Le Pasteur Cook du village de Vabre (qui reçut la médaille des Justes) venait nous apprendre à chanter des cantiques pour l’office du dimanche au temple.

Fin septembre 1942, il commençait à faire froid dans la montagne et Roseau nous dirigea vers d’autres lieux. Ainsi j’arrivais à Lautrec: Chantier Rural des E.I. créé par Castor (Gamzon) et son épouse Pivert. Je fus dirigée vers un groupe agricole composé de quatre garçons dont l’un était ingénieur agronome, l’autre médecin, un autre employé de banque et le dernier commerçant. Nous étions des métayers. Les garçons travaillaient la terre et obtenaient de bonnes récoltes de blé, d’orge, d’avoine et de maïs. Pour ma part, je m’occupais de la basse-cour (poules, canards et oies) et de l’entretien de la maison.

J’espérais pouvoir enfin poser mon sac à dos et rester un moment à un endroit stable. Etant toujours sans nouvelles de mes parents et de mon frère, je vivais dans une grande angoisse. Différents visiteurs du Chantier (devenu Ecole pour adolescents formés par de jeunes étudiants juifs) m’apprirent par hasard que les internés du camp de Rivesaltes avaient été transférés à nouveau au camp de Gurs.

Fiche d'internement de Marcus Kraemer à Rivesaltes

Pour sortir de ce camp, il était proposé aux hommes de travailler dans la mine de charbon de Gardanne. Mon père accepta ce dur labeur ayant reçu l’assurance du chef du camp que ma mère le suivrait. Ce qui arriva. J’appris par courrier qu’ils étaient dans un camp de travailleurs étrangers. Peu de temps après leur libération de Gurs, je reçus un télégramme m’annonçant: Mère malade (c’était notre code). J’allais donc, munie de faux papiers établis par les E.I., les cacher chez un paysan à Valence d’Albi.

 

Nous retrouvâmes la trace de mon frère, âgé de 16 ans, à la prison d’Annecy. En voulant passer la frontière suisse, un douanier l’avait découvert et l’avait livré à la Gendarmerie Française. Son procès eut lieu, un Pasteur du camp de Rivesaltes témoigna en sa faveur, déclarant l’avoir connu comme bon éclaireur dans sa troupe de scouts protestants. Après nos différentes démarches, ce pasteur André Dumas, obtint à Paris la médaille des Justes en mars 1995. Il décéda quelques temps plus tard.

Mon frère Helmut KRÄMER put donc être libéré et me rejoignit à Lautrec. L’imminence d’un risque d’ arrestations entraîna la liquidation du Chantier de Lautrec. Je travaillais donc avec une camarade de Lautrec comme surveillante dans une maison d’enfants. Ces derniers avaient été évacués de Narbonne car on craignait le débarquement dans cette région.
J’avais un petit salaire qui me permettait de payer la pension de ma mère au fermier qui hébergeait mes parents. Mon père, en revanche, travaillait aux champs.

Mon frère rejoignit le maquis des E.I. dans la Montagne Noire. Aussitôt que cela lui fut possible, il partit à pied avec un groupe sioniste à travers les Pyrénées vers l’Espagne pour embarquer vers la Palestine. Il y séjourna à Deganya B.
Nous sommes trop peu nombreux à nous retrouver vivants après la Libération et je ne remercierai jamais assez notre D. de nous avoir protégés dans notre si grande misère et de nous avoir fait connaître un vrai miracle.
Je me suis mariée avec un camarade de Lautrec, Claude Israël, décédé en 2003 et j’ai trois enfants, deux petits-enfants et une arrière petite-fille.

Naturellement, je n’ai pas voulu donner tous les détails des dangers encourus depuis notre sortie du camp et de ma vie sous une fausse identité, dans un pays inconnu dont je ne possédais pas la langue.

Ce témoignage a été publié sur le site de l‘ACI Dijon , nous rmercions Mme Myriam Meyer de nous avoir fourni le lien. Mme Meyer est la petite cousine de Jacques-Marc Schnerb

 

 

 

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  2 comments for “Plus que des noms dans une liste: Marcus, Frieda, Irène et Helmuth Kraemer

  1. pont jacqueline
    17 octobre 2015 at 5 h 56 min

    exite-t-il des ,istes d’espagnols internes dans ke camp de Rivesaltes/
    dans l’affirmative ou peut-on les consulter. Merci

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