La Shoah en franchise ou l’ouverture de nouveaux musées de mémoire

Gare des Milles face à la tuilerie

 

 

 

 

 

 

 

Demain aura lieu l’inauguration attendue (deux ans de retard sur le planning) du Mémorial du camp des Milles en région Provence, dans une dizaine de jours celle du Mémorial du camp de Drancy en Ile-de-France, et en novembre la réouverture après travaux du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation à Lyon qui a fait un lifting après vingt ans d’activités.

Faut-il se réjouir de la multiplication des lieux de commémoration de la Mémoire de la Shoah en France ?

La prise de conscience du vide abyssal d’espaces muséaux et de transmissions de l’histoire de la Shoah en France eut lieu en 1987 au moment du procès de Klaus Barbie à Lyon parallèlement à la prise de conscience collective de la réalité de la Shoah en France. Si le Centre de Documentation Juive Contemporaine à Paris existait déjà, il n’était connu que des chercheurs, des juristes spécialisés et des familles de déportés.

Depuis 1992 et l’inauguration du C.H.R.D à Lyon, la chronologie des ouvertures est la suivante

1994 voit l’ouverture du Mémorial d’Izieu, association de droit privé qui fut présidée par la fondatrice de la Colonie d’Izieu Sabine Zlatin. Izieu connut bien des difficultés à voir le jour comme Musée-mémorial et n’y parvint qu’avec l’aide du président Mitterrand qui inscrivit l’institution au programme des Grands Travaux comme l’Opéra Bastille et la BNF.

L’Etat et l’association oublièrent juste de la doter d’un budget de fonctionnement et les collectivités territoriales de droite à cette époque trainèrent les pieds pour s’y investir.

Il y eut comme dans toutes les institutions des combats d’influences et Serge et Beate Klarsfeld qui pourtant avaient largement contribué à la connaissance de l’histoire des enfants d’Izieu et à la condamnation de Klaus Barbie, furent progressivement évincés des instances dirigeantes.

Izieu est un lieu de mémoire juive, un lieu de mémoire du crime contre l’humanité qui aujourd’hui connait des difficultés à financer ses investissements et base son activité quasi exclusivement sur les visites des scolaires.

Je me souviens de la visite de Jacques Fredj, directeur actuel du Mémorial de la Shoah, à Izieu alors qu’il venait d’être engagé par le CDJC à la fin des années 90 pour concevoir le projet du Mémorial, qui ouvrit ses portes en 2005 grâce au financement de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

La Fondation pour la mémoire de la Shoah a été créée en 2000, sur les recommandations de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, ou mission Mattéoli, chargée, en 1997, d’inventorier et d’évaluer les fonds spoliés aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale qui furent indûment conservés par les administrations de l’État et les établissements financiers français. La restitution de ces fonds a constitué la dotation de la Fondation

Le Mémorial et la Fondation sont statutairement liés et le budget du Mémorial représente 46% du budget distribué hors projets spécifiques, on ne peut qu’estimer la part réelle des aides distribuées aucun chiffre n’apparaissant dans le rapport 2011 de la FMS sur ces projets et le Mémorial n’ayant pas publié pour cette année de rapport d’activité.

Plus étonnant encore la FMS dit doter pour 2010 le Mémorial à hauteur de 7,2 M€ or le rapport d’activité du Mémorial pour la même année ne mentionne que 6,8M€. Les deux chiffres provenant de leurs rapports annuels.

Depuis 2005 l’institution parisienne capte donc la moitié des fonds distribués par la Fondation et est de facto un partenaire incontournable pour quiconque souhaite promouvoir un projet en France. Ceux qui ont voulu faire sans ont du se rendre à l’évidence et la FMS les a ramené dans le bercail en faisant nommer un coordinateur estampillé Mémorial sur les projets.

En 2010 le CERCIL put ainsi finalement déménager et l’institution du Loiret inaugura un nouveau centre en janvier 2011.

Cette année donc deux inaugurations :  le Mémorial qui ouvre sa franchise à Drancy et le camp des Milles en PACA ; voir en fin d’article l’interview d’Odile Boyer.

Drancy ou la Shoah en franchise

En 2011 plus de 200 000 visiteurs seraient venus au Mémorial, comme il n’existe pas de billetterie et que la visite est gratuite on peut s’interroger sur la validité du chiffre, certains visiteurs, chercheurs et enseignants venant plusieurs fois par an il est impossible de quantifier le nombre de visiteurs uniques du site et la durée de leur visite.

Une partie de ces visiteurs, des scolaires iront donc dès la rentrée à Drancy, désengorgeant les locaux de la rue Geoffroy L’Asnier en période scolaire.

Quels sont les objectifs de la franchise de Drancy en termes de visiteurs ? Pour le moment faute d’information il apparait que l’établissement sera ouvert cinq jours par semaine avec un étrange choix de jour de fermeture le vendredi.

Sur le contenu le communiqué assez bref nous explique le Mémorial «.. s’articule sur 5 niveaux : une salle de conférence au sous-sol, des espaces d’accueil au rez-de-chaussée, des salles pédagogiques pour recevoir les groupes, un centre de documentation. Une exposition permanente retrace l’histoire et le fonctionnement du camp, ainsi que la vie quotidienne des internés. »

Pour la contextualisation des déportations faudra-t-il se rendre dans Paris ? Réponse après visite et ouverture.

Les Milles ou les barbelés de l’exil

Alain Chouraqui , directeur de recherche au CNRS, Président de la Fondation du Camp des Milles a porté le projet de Mémorial depuis de nombreuses années. Retards et obstacles se sont amoncelés sur son chemin. Il doit enfin voir le bout du tunnel à la veille de l’ouverture et 17 millions d’euros plus tard-et fort des chèques de l’État (3,5 millions), de la Région, du Département, de la Communauté de communes du Pays d’Aix, de la ville d’Aix et de ceux de partenaires privés et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah qui a acquis la tuilerie pour la mettre à disposition. Le Mémorial emploierait 35 personnes et attendra environ 100 000 visiteurs par an dont 40 000 élèves.

Sur ces derniers chiffres arrêtons-nous un peu. Les Milles, les automobilistes qui empruntent l’A7 en aperçoivent un panneau avant d’arriver à Aix-en-Provence. (mises à jour du 27 décembre : toujours pas de signalétique pour trouver le camps!)

L’histoire de ce camp ouvert en 1939 est méconnue des français comme celle de Gurs ou de Rivesaltes. Camps de la zone sud sous administration française ayant « accueilli » des internés « ennemis étrangers » avant même l’invasion de la France ou l’armistice.

Camps de la honte ils sont la zone grise de l’histoire de la période, celle qui n’est pas enseignée.

Le camp des Milles fut installé dans une tuilerie, seul camp intact il est exemplaire dans son histoire. Gurs fur détruit il ne reste que la forêt, Rivesaltes est un amas de pierres qui devrait finir par accueillir un Mémorial.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Région de Marseille Aix représente certes un bassin de visiteurs importants mais il a été choisi de faire payer l’entrée au tarif de 9.50€ ce qui pour une famille souhaitant visiter et apprendre représente un budget. A titre de comparaison Izieu demande 7 €, le Mémorial à Paris est gratuit, le CHRD demandait jusqu’à sa fermeture pour travaux 4 €.

J’ai contacté l’équipe dirigeante et leur réponse est dans l’interview réalisée par mail ci-dessous.

Attendons donc les ouvertures pour analyser les choix muséaux effectués, la place des nouvelles technologies et les stratégies de ces nouveaux lieux de la mémoire de la Shoah en France. (lire l’article du 27 décembre)

Souhaitons leur du succès et de la clairvoyance dans leur approche pédagogique, alors que la Licra vient de publier un sondage sur le racisme qui nous apprend que 55% des Français jugent que l’école n’explique pas suffisamment aux enfants ce qu’est le racisme ; 73% qu’on n’y explique pas suffisamment les lois qui le condamnent, et 75% les sanctions encourues.

 

Quelques questions à Odile Boyer

Directrice adjointe de la Fondation Camp des Milles

Jewishtraces : je m’étonne du choix de billetterie payante qui a été fait par la fondation et par le niveau de prix affiché dans un contexte de crise économique.

Odile Boyer: Vu notre but éducatif et notre engagement citoyen depuis 30 ans, nous aurions bien aimé disposer de financement publics et privés nous permettant d’ouvrir ce lieu avec gratuité totale . Ce n’est pas le cas, aussi devons nous demander au visiteur une participation pour une partie des espaces. Car il y a plusieurs éléments immportants du site qui sont d’accès libre. Sachez qu’il y a des tarifs préférentiels (groupes, scolaires…) et que nous avons réussi à faire en sorte de rester dans le prix approximatif d’une place de cinéma. Vous comprendrez aisément qu’un site de 15 000m² sur 7 hectares nécessite un lourd entretien et surtout qu’un lieu de mémoire vivant implique plus de personnel. Si vous avez une meilleure solution ou un gros mécène à nous proposer, nous en serions ravis, vraiment, car notre volonté est vraiment de toucher le public le plus large

 Serait-ce le fait que la Fondation espère plus de visiteurs « touristes » que de visiteurs de la région PACA ?

Evidemment pas !

 J’aurai souhaité connaitre le budget global prévisionnel de fonctionnement de l’établissement ainsi que le nombre de salariés.

Le budget de fonctionnement prévisionnel est de 2,6 M d’euros annuels, dont moins de la moitié seulement est assuré hors visites

 Quelle part escomptez-vous en recettes de visite ?

Environ la moitié, conformément à l’obligation légale des Fondations reconnues d’utilité publique

la part du grand public- part des groupes

Nous ne pouvons pas encore répondre à cette question tant que nous n’avons pas ouvert. Sachez que nous avons beaucoup de demandes.

 Le Conseil Général et/ou le Conseil régional sont-ils présents au CA de la fondation ?

Le Conseil régional est membre de droit du CA de la Fondation. Il siège aux côtés de 18 autres membres. Le Conseil Général n’a pas souhaité faire partie du Conseil d’Administration mais en est un invité permanent au titre de l’un des principaux financeurs du fonctionnement et de son implication dans le budget d’investissement. Ces deux institutions ont toujours soutenu activement l’opération.

 Existe-il un accord avec l’académie pour les scolaires ?

Oui, la Fondation dispose d’un service educatif composé de quatre enseignants (tous les niveaux sont représentés : Primaire, Collège, Lycée général, Lycée technique).

Le Ministère de l’Education Nationale est de surcroit membre de droit du Conseil d’administration. Le rectorat de l’Académie d’Aix Marseille est très fortement impliqué depuis la quinzaine éducative que nous avons organisée en 1992 lors de l’installation d’un Wagon du Souvenir sur les lieux même du départ pour la déportation.

La tuilerie-camp des Milles

 

Camp des Milles 40 chemin de la Badesse – CS 50642 13547 Aix-en-Provence Cedex 4

Tél. : + 33 (0) 4 42 39 17 11 – Fax : + 33 (0) 4 42 24 34 68 www.campdesmilles.org

Mémorial de la Shoah

17 rue Geoffroy l’Asnier
75004 Paris
Tél. : +33 (0)1 42 77 44 72 (standard et serveur vocal) Fax. : +33 (0)1 53 01 17 44

Site web: www.memorialdelashoah.org

Mémorial de la Shoah Drancy

110-112 avenue Jean-Jaurès – 93700 Drancy























Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

  1 comment for “La Shoah en franchise ou l’ouverture de nouveaux musées de mémoire

  1. 10 septembre 2012 at 17 h 33 min

    Un grand merci pour cet éclairage !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *