Lyon 1942-1944

Le 11 novembre 1942 la Zone libre passe sous contrôle des forces de l’Axe. Lyon et sa région sont occupés par les Allemands. Pour de nombreux réfugiés juifs originaires du territoire du Reich qui ont échappés aux rafles du mois d’Août, il est temps de fuir à nouveau.

Ilse Leo et sa fille Suzanne quittent Chansaye 

Nombreux sont ceux qui n’ont pu fuir la terrible répression qui va s’abattre sur la ville.

 La Gestapo à Lyon

En septembre 1942 un Kommando spécial de la Sipo SD s’installe en zone libre à Lyon. Les SS installés au Casino de Charbonnières vont rapidement se mettre à traquer les opérateurs radio résistants et recenser les juifs de larégion. C’est à cette période que se prépare l’invasion par la Wehrmacht de la zone Sud. La Gestapo arrive alors à Lyon, elle installe son quartier général à l’hôtel Terminus derrière la gare de Perrache. Divisé en plusieurs sections, la Gestapo s’installe aussi place Bellecour et à l’école de Santé Militaire, avenue Berthelot.  Le commandement régional de Lyon couvre les départements du Rhône, de la Savoie, de la Haute-Savoie, de la Loire, de la Drôme et l’’Isère et d’une partie de l’Ain.

Sur les six sections de Lyon, une d’elles présente un danger plus particulier pour les juifs français et étrangers,dirigée par Klaus Barbie, la section IV est chargée de la répression contre « les ennemis de l’Etat ». C’est la section IV qui s’occupe de traquer les juifs et les résistants, celle qui torture, celle qui déporte. Dans la section IV on trouve aussi le contre-espionnage, le service du renseignement et de la manipulation des agents. Si le Docteur Knab était le responsable hiérarchique du KDS de Lyon, la Gestapo de Barbie jouissait d’une grande autonomie, spécifiquement en ce qui concerne la traque des résistants et les « affaires juives » en général. Barbie recevait certaines missions de Knab mais le plus souvent directement du Général Oberg à Paris à qui il rendait personnellement compte de ses opérations.

Les ordres que reçoit Barbie sont clairs, d’un côté il doit protéger la Wehrmacht contre les actions de la Résistance, de l’autre il doit participer à la mise en œuvre de la « Solution Finale » sous l’autorité d’Adolf Eichmann.

 

• Sipo-S.D : abréviation de Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst, police de l’État allemand et du parti national socialiste
• Gestapo: abréviation de Geheime Staatpolizei, Police secrète d’Etat
• S.S. : Schutzstaffel, escouade de protection , organisme paramilitaire intégré au régime nazi
• S.D. : service de renseignements de la S.S.

Oberg, Karl : Général de la S.S. à Paris
Knab, Dr : Commandant régional de la S.S. à Lyon
Eichmann, Adolf : Commandant S.S. à Berlin, responsable de la logistique de la Solution Finale

La Milice : auxiliaire de la Gestapo.

C’est en Janvier 1943 que le Maréchal Pétain crée la Milice française, visant à appuyer activement la politique de collaboration. Il nomme à sa tête Darnand, homme profondément ancrée à droite qui immédiatement après l’armistice apporte son soutien et son concours inconditionnel au Maréchal. Darnand en août 1943, jure sa fidélité à Hitler et devient Commandant SS.

En Janvier 1944 Pétain autorise la création des cours martiales de la Milice, celle-ci peut désormais juger et exécuter selon son bon vouloir. La milice de Lyon dirigée par Paul Touvier, était composée d’environ 700 hommes correspondant aux critères établis par Vichy, à savoir : « volontaire moralement prêts et physiquement aptes, non seulement à soutenir l’Etat nouveau par leur action mais aussi à concourir au maintient de l’ordre. »

 

Touvier, Paul : Chef de la Milice à Lyon

Paul Touvier, chef de la Milice de Lyon, organise une rafle de Juifs pour venger la mort d’un collabo

A l’occasion du procès de Paul Touvier, en mars 1994, la journaliste Annette Lévy-Willard retrace, dans le journal Libération, l’affaire de l’exécution de 7 Juifs à Rillieux-la-Pape, en juin 1944 :
Les Alliés ont débarqué depuis trois semaines sur les côtes normandes; ce 28 juin 1944, le vent a tourné pour Vichy. Certains collabos commencent à prendre des contacts avec la résistance. Il reste des irréductibles, les bandes de miliciens et, surtout, l’homme de la propagande de Vichy, celui dont la voix tonne chaque jour à la radio contre les Anglais, les francs-maçons, les juifs: Philippe Henriot, secrétaire d’Etat à l’Information de Vichy.
En ce matin du 28 juin, à l’aube, des «miliciens» se présentent au domicile de Philippe Henriot qui leur ouvre sa porte. Ils l’abattent aussitôt puis, dit-on, font le salut militaire devant son corps. Ce commando de résistants vient de réussir une action incroyable, de celles qui font l’histoire. Vichy n’a plus de porte-parole. La nouvelle sera annoncée officiellement par Laval à 12 h 40 à la radio. Enragés, les miliciens vont chercher des otages à exécuter pour se venger. A Macon ils abatteront sept personnes chez elles.
Le témoignage
Dans sa cellule, impasse Catelin, local de la Milice à Lyon, Maurice Abelard, 24 ans, arrêté quelques jours plus tôt pour avoir fait partie d’un réseau radio de Londres, et ses compagnons de prison, entendent les cris au dehors, apprennent «avant la soupe» que Philippe Henriot à été descendu, et imaginent les conséquences pour eux quand les miliciens viennent hurler: « Salopards, vous allez tous y passer ! »
Au matin du 28 juin, la cellule ne contient encore qu’une demi-douzaine de prisonniers. Il y a déja Siegfried Prock, 42ans, réfugié d’Autriche qui a été raflé par deux miliciens à l’hôtel du Helder où il vivait sous une fausse identité: la Milice avait trouvé son nom dans le fichier des juifs obligeamment fourni par l’administration française aux bandes armées de miliciens. Il y a aussi deux maquisards, dont un surnommé Mimile arrêté quelques jours plus tôt. « Il avait été matraqué abominablement mais il n’a rien dit », se souvient Maurice Abelard, interrogé par le juge Getti en 1990. Dans la même cellule de six mètres carrés, Louis Goudard, 24 ans, résistant, arrêté le 21 juin. Et un inconnu, un jeune homme juif « à l’accent parisien », se souviennent Abelard et Goudard « qui chantait de l’opéra dans la cellule. »
A l’heure où la nouvelle de la mort de Henriot est annoncée à la radio, Paul Touvier arrive à Lyon, venant de Vichy. « Un homme que je connais me fait signe d’arrêter: il se penche et me dit :  » On a tué Philippe Henriot. De Bourmont vous cherche partout  » », explique Touvier. Il se rend au Progrès, siège régional de la Milice, où son chef, De Bourmont, lui aurait annoncé que le SS Knab avait décidé de faire exécuter «une centaine d’israélites». Selon Touvier, De Bourmont aurait négocié pour que cela reste « une affaire exclusivement française» et obtenu que le nombre des victimes soit «limité à trente». Dans ses multiples déclarations à ce sujet, Touvier ne précise pas ce qu’il fait tout au long de cet après-midi. Il se contente de répéter: « Mon rôle a consisté à choisir sept prisonniers. »
Touvier avait, en ce début d’après-midi, dans sa prison de la Milice, assez de résistants emprisonnés pour les exécuter en représailles. Mais, visiblement, ce sont des juifs qu’il veut tuer puisqu’il envoie ses miliciens à la chasse aux juifs dans Lyon. La cellule va se remplir d’otages tout au long de la journée. « Dans la journée du 28 juin la porte s’ouvrait et se refermait sans cesse, se souvient Abelard. C’est alors que Glaeser est arrivé. Cette personne m’a fait grande impression, il était très distingué. Je lui ai dit que j’étais résistant et je lui ai demandé à quel titre il avait été arrêté. Il m’a répondu :  » Je suis juif. J’ai alors poussé une exclamation selon laquelle j’ai laissé penser qu’il était perdu. Il a alors ajouté: « Oui, je sais mais nous devons rester dignes et ne pas nous laisser aller « . »
Léon Glaeser a été raflé par les miliciens à la gare. Avocat et conseiller juridique, il est connu à Lyon pour diriger le comité de défense juive, organisation de soutien et d’entraide aux victimes du nazisme, de résistance non armée. Des activités qui le font voyager, raison pour laquelle il se trouve à la gare en ce jour du 28 juin 1944. Quinze jours plus tard, des miliciens iront chez sa femme et voleront
l’argent du comité de défense juive.
Jusqu’au coucher du soleil les miliciens de Touvier poursuivent leur chasse, allant rafler des juifs déjà repérés dans Lyon. Certains, comme Emile Zeizig, ne se cachaient pas, se sentant, avant tout, français. Né en 1887 à Saint-Foy-lès-Lyon, non pratiquant, Emile Zeizig, avait cependant, contre l’avis de ses amis, été s’enregistrer au ficher des juifs.
Rafles nocturnes à Lyon
A l’heure du dîner, ce 28 juin, quatre miliciens débarquent dans le magasin de Nouveautés place Xavier Ricard à Sainte Foy-lès Lyon. Ils commencent par piquer la caisse. Ils montent ensuite au premier étage, tabassent Emile Zeizig devant sa femme, fouillent l’appartement, volent argent, bijoux, papiers, et embarquent Zeizig. Au cours de l’enquête de 1945, Lucienne Zeizig reconnaîtra formellement celui qui a arrêté son mari: Jean Reynaudon, chef intérimaire du 2e service, l’adjoint de Touvier. Reynaudon qui reviendra le 29 juin pour piller, avec d’autres miliciens, toutes les marchandises du magasin du supplicié.
A l’heure du dîner toujours, un autre groupe de miliciens se rend dans un restaurant de Lyon, le Pied de cochon. Edouard Lew, 34 ans, représentant d’une maison de mode, est à table avec son ami Claude Ben Zimra, 24 ans, décorateur, réfugié comme lui à Lyon. Ils se retrouvent chaque soir à ce restaurant. En entrant, Lew a remarqué deux hommes dans une traction avant. A peine est-il assis que les deux hommes font irruption dans le restaurant, pistolet au poing, hurlant « Contrôle d’identité ! » Lew reconnaît avec stupéfaction l’un des deux hommes: il s’agit de l’un de ses clients, Lucien Brogi. Les miliciens emmènent Lew, Ben Zimra et un troisième, les font entrer à l’arrière de la Citroën. «La personne arrêtée avec nous complètement affolée me dit :  » J’ignore qui vous êtes mais moi je suis juif polonais, j’ai une femme et des enfants et je sais qu’à la suite de l’assassinat de Philippe Henriot, la Milice recherche des juifs comme otages pour les fusiller  » », se souvient Edouard Lew qui lui répond: « Tranquillisez-vous, rien ne nous arrivera, on ne fusille pas les gens aussi vite… » Lew a de vrais papiers mais sans l’estampille « juif », il affirme aux miliciens qu’il n’est pas juif. Son ami n’a pas encore de faux papiers. « Brogi se retourne vers Claude et lui dit:  » Tu es juif « . Claude hausse les épaules sans dire un mot. Brogi lui rétorque :  » Tu sais, que nous avons un moyen bien simple pour savoir si tu nous dit la vérité « . Claude ne répond pas. » Lew est finalement relâché. Les miliciens gardent Ben Zimra et le troisième juif.
Pendant ce temps la Milice a raflé encore un juif Maurice Schiusselman, 64 ans, maroquinier, né à Varsovie. C’est le milicien Edouard Arnaud, commissaire de police en retraite, chef des allocations familiales, qui va l’arrêter dans une épicerie avec deux autres «inspecteurs». Arnaud volera l’argent que Schlusselman a sur lui, puis le remet au « chef André ». Un septième juif, Louis Krzyzkowski, 46 ans, né à Poznan (Pologne), fabricant de jouets à Paris, arrive également dans la cellule.
Il est dix heures du soir, il y a maintenant onze prisonniers dans la minuscule cellule de la Milice. On vient chercher Maurice Abelard qui est enfermé dans la grande salle commune. Au lever du jour, Henri Gonet, celui qui menait les interrogatoires pour Touvier, ouvre la porte de la cellule avec une liste à la main, témoigne Louis Goudard: « Gonet appelle d’abord trois jeunes non juifs qu’il envoie dans la grande pièce où se trouve Abelard. Ensuite Gonet a appelé nommément les sept juifs successivement. En dernier lieu mon nom a été appelé. J’ai demandé ironiquement si je devais prendre mes affaires. Gonet m’a répondu que ce n’était pas la peine. » Les huit hommes – Prock, Glaeser, Ben Zimra, Zeizig, Schiusselman, Krzyzkowski, l’inconnu et Goudard – sont plaqués au mur dans le couloir. Passe Touvier. « Il a appelé Gonet, ils ont discuté tous les deux à voix basse.» Louis Goudard, seul non juif du groupe, est remis dans la cellule. Réfutant les allégations de Touvier, Goudard déclarera: «Aucun de ces sept hommes n’était résistant, je peux l’affirmer car j’étais responsable du service de renseignement FTP à l’échelon régional. C’était un acte de racisme. »
Fusillade à l’aube
Edmond Fayolle, qui niera comme les autres miliciens sa participation au crime, reconnaîtra cependant avoir assisté, en compagnie d’Arnaud, au départ des sept victimes avec les miliciens: « II était trois heures du matin quand j’ai vu descendre des francs-gardes armés de mitraillettes accompagnant les détenus. (…) Auparavant j’avais vu et entendu le chef Touvier qui donnait des ordres. Il avait demandé si les cartons étaient prêts… Je suppose que Touvier a participé à l’exécution, ayant ordonné les préparatifs. »
La camionnette part, précédée par la traction de Touvier. 3 h 30 du matin. Un autre juif, Max Rozencwaig est amené à la Milice. Touvier dira alors : « II a de la chance, s’il était arrivé un quart d’heure plus tôt il partait avec les autres pour être fusillé. »
Photo : des soldats allemands regardent des corps tombés au pied d’un mur.
Après l’exécution à l’aube par les hommes de la Milice, des soldats allemands arrivent sur les lieux, un peu plus tard dans la journée.
A 5 h du matin. Une voisine du cimetière de Rillieux-la-Pape entend une fusillade. Le commissaire Faury appelé aussitôt sur les lieux, ramasse un insigne de la Milice. Il écrira, ce matin-là, 29 juin 1944, dans son rapport: « Au bord du chemin de terre qui longe le mur ouest du cimetière de Rillieux sont allongés sur le dos, les jambes en direction du mur, sept cadavres d’hommes présentant tous le profil juif… Tous portent de multiples traces de balles, tant à la tête que sur la poitrine. Auprès de chacun d’eux se trouve un rectangle de carton blanc sur lequel est inscrit en gros caractères un nom suivi d’une initiale. »

Tous sauf un, l’inconnu qui chantait la Tosca avant d’être assassiné.
Annette LEVY-WILLARD,
Libération,
17 mars 1994

 























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