Janvier 1943 les rafles de Marseille

Sur la corniche, dans une villa du Roucas Blanc surplombant la Méditerranée se tient le 13 janvier une réunion préparant une opération de police selon la terminologie de autorités locales.

Sont présents du côté allemand :  Herbert Hagen , Bernhard Griese, Karl Oberg  et  français : René Bousquet, Marcel Lemoine, Maurice Rodellec du Porzic, Pierre Barraud et René Chopin. Ensemble ils négocient les conditions d’exécution d’une opération ordonnée par Himmler pour des motifs de sécurité militaire et d’obsession d’épuration. C’est

l’opération Sultan

 

Sous l’autorité d’Oberg, l’arrestation de milliers d’éléments troubles de la population par d’importantes forces de Police françaises agissant sous le contrôle et avec la collaboration de policiers allemands. Ces rafles massives visent les asociaux de toutes sortes ; elles concernent aussi les Juifs, catégorie prioritaire, et nécessitent la mobilisation d’une dizaine de milliers de policiers français venus de toute la France. L’instruction générale donnée par une circulaire de Police le 18 janvier sous l’autorité du préfet Lemoine stipule :

« Appréhender les repris de justice, les souteneurs, les clochards, les vagabonds,  toutes les personnes dépourvues de carte d’alimentation, tous les Juifs, les étrangers en situation irrégulière, les expulsés, toutes les personnes ne se livrant à aucun travail légal depuis un mois »

Le projet allemand visait à éradiquer le quartier nord du Vieux-Port, repaire de « criminels internationaux » que déjà depuis quelques semaines les agents allemands photographiaient.

Le préfet le dit clairement :

« Pour bien montrer que notre souci était de donner à l’opération de police le maximum d’efficacité, et convaincus qu’une telle opération sur le seul quartier du Vieux-Port ne donnerait que des résultats tout à fait insignifiants, nous avons proposé que des opérations de police très étendues se fassent en deux temps : a) dans la nuit du vendredi 22 au samedi 23 dans de nombreux quartiers de la ville ; b) dans la nuit du 23 au 24, entre 20 heures et 6 heures du matin, dans le quartier du Vieux-Port. »

L’opération, appelée « Sultan » par les Allemands, débute le vendredi 22 janvier et durera jusqu’au 27.

Journal de Ravmond-Raoul Lambert

Vendredi 22 janvier : dès les premières heures du jour ont lieu dans tous les quartiers de Marseille des rafles et des arrestations massives que laissait prévoir l’arrivée dans les jours précédents de gardes mobiles venus en car ou en train de Toulouse, de Lyon, de Nancy et même de Paris.

Un peu avant midi les polices, allemande et française, de service à la gare, procèdent à des arrestations sans aucune discrimination et transportent en camion à la Sûreté puis à la prison des Baumettes les personnes arrêtées pour vérification d’identité. Les Juifs sont arrêtés sur le vu de leur carte tamponnée. Le soir les arrestations se poursuivent et il est procédé à des rafles dans certains quartiers au cours de la nuit.

Samedi 23 janvier : des mouvements de cars dans les rues dès le couvre-feu ont laissé supposer à la population que des opérations inaccoutumées étaient en préparation. Dès le matin il nous est rapporté que des opérations de police ont eu lieu dans de nombreux quartiers du cent de la ville. Tous les Juifs, français ou étrangers, ont été systématiquement arrêtés. Cette opération de police a été minutieusement préparée par les autorités avec la plus grande rigueur. Des serruriers ont été réquisitionnés pour ouvrir les portes des maisons dont les locataires auraient simulé une absence. Les opérations ont battu leur plein de 11 heures du soir à 5 heures du matin. Des femmes ont été emmenées dans les cars de police, sans avoir eu le temps de s’habiller ; des malades ont été obligés de quitter leur lit ; des vieillards ont été emmenés de force et des parents séparés de leurs enfants.

Dimanche 24 janvier : nous apprenons que, dans la nuit, les rafles et les arrestations ont continué de plus belle et avec une rigueur plus grande, se développant surtout dans les quartiers commerciaux du centre, habités par les familles juives marseillaises (rue Sénac, rue de l’Académie, rue Pisançon, etc.). On apprend alors que dans la matinée un train est parti de la gare à destination de Compiègne et contenant environ 1 500 personnes qui ont été prises surtout parmi les Juifs arrêtés et se trouvant encore à l’Évêché ou transférés dans la nuit même à la prison des Baumettes sans avoir eu l’autorisation de communiquer avec leur famille ou avec qui que ce soit.

L’embarquement des déportés dans la matinée du dimanche 24 s’est fait dans des conditions particulièrement cruelles, sous la surveillance de la police allemande. Un officier, à la demande de nourriture pour ces malheureux, répond :

nos soldats meurent de faim depuis 8 jours à Stalingrad ; ces Juifs-là n’ont pas besoin de manger.

Entassées dans des wagons à bestiaux, environ 1 500 personnes, en grande majorité des Juifs parfaitement honorables, ont été embarquées avec les filles publiques du port, les condamnés de droit commun et des Noirs sans état civil. Pas d’eau. Pas de nourriture, pas de bancs. Deux Allemands et deux gardes mobiles par wagon. Wagons à bestiaux plombés au départ. Certains actes de brutalité au moment du départ. Parmi les déportés se trouvent des passagers venus à Marseille pour la journée sans linge et sans manteau, des anciens combattants, des jeunes filles, des malades, des vieillards en traitement, un pulmonaire 100 % prisonnier libéré, des rapatriés, la femme d’un aveugle déportée avec les cartes d’alimentation de son mari, la veuve de guerre d’un capitaine d’artillerie, des familles entières établies à Marseille depuis plusieurs générations, des pères de sept et huit enfants. Au départ aucune assistance sociale de personne. 60 boules de pain pour 1 500 personnes.

 Bilan

5 956 personnes sont arrêtées, dont 3 977 seront libérées et 1 642 dirigées sur le camp de Compiègne par deux convois. Parmi elles au moins 782 Juifs dont presque tous partent le 24 dans le convoi de la gare d’Arenc et quelques autres par un convoi de Fréjus le 31 janvier.

Parmi les 782 Juifs – 254 Juifs français nés en Afrique du Nord, 211 Juifs français nés en métropole dont les deux tiers nés à Marseille, 120 naturalisés dont une centaine d’origine grecque ou turque et enfin 197 Juifs étrangers ont été transférés vers Compiègne puis de Compiègne à Drancy le 8 mars et enfin de Drancy à Sobibor le 23 et le 25 mars (convois 52 et 53). Il y eut cinq survivants pour le deuxième convoi.

Le 1er février, des artificiers allemands mettront en oeuvre la seconde phase du plan d’épuration du vieux Marseille, détruisant immeuble après immeuble durant deux semaines. Au total, 1.500 bâtiments ont été détruits, laissant de nombreux évacués sans abri.

 





















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