Le centre d’accueil de Pont-de-Manne

Pont-de-Manne est le second centre d’accueil ouvert par la Direction des Centres d’Accueil (DCA) de l’abbé Glasberg. Ce dernier a créé la DCA pour sortir des réfugiés des camps et leur donner la « possibilité de vivre jusqu’à la fin de la guerre dans des conditions compatibles avec la dignité humaine« . L’abbé Glasberg en parle comme une sorte de maison communautaire[1]. Si c’est au début de l’année 1941 que cette direction est fondée avec Nina Gourfinkel, c’est seulement en novembre 1941 à Chansaye (Rhône) que le premier centre accueille ses hébergés, et le second le 8 mai 1942, à Pont-de-Manne (Drôme). A Pont-de-Manne, s’installent cinquante-deux réfugiés juifs arrachés du camp de Gurs.

D’après Robert Serre qui a publié un ouvrage intitulé De la Drôme aux camps de la mort, ce sont surtout des juifs belges qui résident à Pont-de-Manne à l’hôtel Bitsch.[2] Selon le pasteur Fabre, il y a parmi les pensionnaires des personnes qui sont suivies plus particulièrement par la CIMADE pour laquelle il œuvre. Il cite les Ebbecke, les Peters, lui premier ténor de l’Opéra de Berlin, les Gauck, opposants politiques au nazisme, M. Blumenfeld, Mme Marx et sa fille, tous venus de Gurs.[3]

Ce pasteur fait la description suivante des lieux :

« Ce Pont-de-Manne où est-ce ? A Romans-sur-Isère, prenez la route de la rive gauche. Voici Saint-Nazaire-en-Royans […] et en remontant la Bourne vers Pont-en-Royans, jusqu’au pont où deux directions s’offrent à vous, vous êtes ici, au Pont-de-Manne. »[4] C’est dans un pavillon construit tout contre le pont et composé d’une seule grande pièce ouverte aux quatre points cardinaux et après lequel se trouve l’hôtel Bitsch, que « ces « abrités » en ces temps de malheur » se retrouvent. Le pasteur Fabre explique que « cet hôtel avait été loué pour servir de refuge à quelques libérés de Gurs et autres camps. Le comité de l’abbé [Glasberg] avait mis à la tête de la maison un directeur égyptien [Henri Zagdoun], et le propriétaire de ce refuge avait accepté de vivre avec sa famille dans des dépendances aménagées très sommairement« .

 

Carte postale ancienne représentant au premier plan le Pont de Manne, sur la rivière Bourne, limite des départements de Drôme et d’Isère. Le pont de Manne joint la RD 531 (Isère) qui longe la Bourne et la RD 76 (Drôme) sur l’autre rive.
On aperçoit en arrière plan le restaurant Arnaud. À l’époque de la guerre, le restaurant Arnaud est devenu l’hôtel-restaurant Bitsch loué par l’abbé Glasberg pour y héberger des Juifs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce sont quelques mois de répit pour ces hommes et ces femmes arrachés de l’enfermement des barbelés, quelques mois avant les arrestations de l’été 1942, au cours desquelles le centre est très durement éprouvé. L’abbé Glasberg dans un rapport rédigé en septembre 1944 écrit :

« La déportation éprouve durement le Pont-de-Manne dont le directeur, le capitaine Henri Zagdoun, révéla à cette occasion une lâcheté : non seulement il n’aide à fuir personne des trente-et-un hébergés désignés, mais, craignant que la préfecture ne le rendit responsable des évasions, il livre aux gendarmes trois hébergés qui étaient parvenus à se cacher, ainsi que deux jeunes T.E. [Travailleurs Etrangers] qui se trouvaient au centre par hasard et n’étaient nullement portés sur les listes. Du centre de triage de Vénissieux, on parvint à en sortir trois, et David Donoff en fit évader un quatrième. Malheureusement, les difficultés de l’heure empêchèrent le renvoi immédiat de Zagdoun, qui pourtant, s’imposait. »[5]

 

Le pasteur Fabre précise que lorsqu’il se rend sur les lieux le lendemain des arrestations, « l’Egyptien dans son bureau, fait le consterné. Nous saurons plus tard qu’il était au courant depuis la veille qu’une rafle aurait lieu. Désordre dans les chambres. Des ombres entrent et sortent et me glissent en leur langue : « vite, allez voir M. Bitsch, il vous dira… c’est épouvantable. Dîtes-nous où nous pouvons fuir… la forêt ? ». J’ai le temps de glisser à un homme plus calme : « La forêt, ils n’ont jamais osé y mettre le nez ou le pied, mais elle n’est pas facile à atteindre; » Et encore l’Egyptien qui va et vient et cherche à deviner ce qui se dit. »[6]

L’occupation de la zone sud le 11 novembre 1942, le passage dans la clandestinité de l’abbé Glasberg aux alentours de Noël oblige à une restructuration. Une organisation de couverture est mise en place pour permettre la poursuite du travail dela DCA. Dans un premier temps,  l’Amitié chrétienne s’acquitte de sa tâche dans l’esprit de la DCA. L’arrestation de son directeur, Jean-Marie Soutou et la nomination d’une nouvelle direction qui ne connaît pas la réalité des actions de la DCA complique tout.

L’abbé Glasberg poursuit :

« Au Pont-de-Manne, sur de son impunité, Zagdoun veillait surtout à ses avantages personnels et brimait les hébergés. Nous insistâmes sur la liquidation de cette maison. […]. La liquidation, en mai 1943 se fit dans des conditions déplorables. Zagdoun ne livra rien de l’important stock des denrées et de bois, et partit en laissant une série de dettes inattendues. Les hébergés du Pont-de-Manne se dispersèrent, et ceux qui n’avaient pas où aller furent transférés clandestinement, sous de fausses identité au Bégué, non sans que Zagdoun fit des difficultés« .[7]

 

Nos recherches sur ce centre sont en cours et cet article sera enrichi des avancements que nous aurons réalisés.

Laurence Prempain pour Jewishtraces


[1] CDJC CCXVII-41 a : Rapport sur l’activité de la direction des centres d’accueil (D.C.A.) (1941-1944). 15 septembre 1944.

[2] SERRE Robert, De la Drôme aux camps de la mort: Les déportés politiques, résistants, otages, juifs, nés, résidant ou arrêtés dans la Drôme 1940-1945. Éditions Peuple libre, 2006, p. 96

[3] MERLE D’AUBIGNE Jeanne, MOUCHON Violette, CIMADE FABRE Emile C. (dir.), Les Clandestins de Dieu : CIMADE 1939-1945. Labor et Fides, 1989, p. 155.

[4] MERLE D’AUBIGNE Jeanne, MOUCHON Violette, CIMADE FABRE Emile C. (dir.), Les Clandestins de Dieu : CIMADE 1939-1945. Labor et Fides, 1989, p. 155.

[5] CDJC CCXVII-41 a : Rapport sur l’activité de la direction des centres d’accueil (D.C.A.) (1941-1944). 15 septembre 1944.

[6] MERLE D’AUBIGNE Jeanne, MOUCHON Violette, CIMADE FABRE Emile C. (dir.), Les Clandestins de Dieu : CIMADE 1939-1945. Labor et Fides, 1989, p. 160.

[7] CDJC CCXVII-41 a : Rapport sur l’activité de la direction des centres d’accueil (D.C.A.) (1941-1944). 15 septembre 1944.





















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