Les centres d’accueil

Avec l’installation du régime de Vichy et l’instauration de l’Etat français dans la zone dite libre, les camps d’internement  referment leurs portes sur un nombre de plus en plus important d’hommes, de femmes et d’enfants.

Aussi, dès le mois de novembre 1940, un groupe de travailleurs sociaux s’adresse au cardinal Gerlier, Archevêque de Lyon pour qu’il intervienne auprès de Vichy afin que les conditions de vie dans les camps où sévissent la famine et le froid soient modifiées. Bien entendu, aucune réforme n’est apportée dans la gestion des camps d’internement.

 

L’abbé Glasberg qui travaille comme délégué du cardinal Gerlier aux œuvres sociales en faveur des réfugiés étrangers ne veut pas se contenter de vagues promesses d’améliorations. Son objectif est de sortir le plus grand nombre de gens des camps d’internement et « conçoit l’idée des centres d’accueil auxquels le cardinal Gerlier accorde son patronage« .[1] Il s’entoure d’une équipe de jeunes gens qu’Anne Grynberg présente :

Alexandre Glasberg à Chansaye

« Son frère […], David Donoff (également actif au sein de plusieurs œuvres juives), Jean-Marie Soutou [de Témoignage Chrétien], Nina Gourfinkel, déléguée du RELICO en France… telle est l’équipe Glasberg, avec laquelle travaillent également Ninon Haït (membre des Eclaireurs Israélites de France (EIF) et assistante sociale du Service Social d’Aide aux Emigrants (SSAE) à Gurs et Ruth Lambert (assistante de l’OSE)« .[2] L’équipe est renforcée à la fin du mois de janvier 1941 par le révérend-père Chaillet.

 

Aussi, au début1941, l’abbé Glasberg fonde avec les deux autres initiateurs du projet que sont Nina Gourfinkel et Joseph Weill (OSE) la Direction des Centres d’Accueil (DCA), sous le haut patronage du cardinal Gerlier.

 

Le projet :

Dans un rapport rédigé le 30 novembre 1941 et présenté au comité de coordination pour l’assistance dans les camps lors de la séance des 2 et 3 décembre, le but est de fonder « des foyers d’hébergés comptant chacun cinquante à soixante personnes dans le but de remplacer (sic) dans des conditions de vie normales et de remettre au travail des gens qui ont séjourné dans les camps souvent depuis plus d’un ou deux ans« .[3]

 

Pour parvenir à ses fins, l’argumentation de l’abbé Glasberg est bâtie autour de trois aspects :

-          Il ne s’agit pas de libération, mais de transfert vers des centres d’accueil. Les hommes, femmes et enfants sont maintenus dans le statut d’internés.

-          La Direction des Centres d’Accueil assume la charge financière des centres, Vichy n’a plus à payer pour les internés.

-          Vichy continue d’exercer son contrôle sur les internés.

 

Il est plus que probable que ces garanties sont le fruit des tractations auxquelles la DCA a été contrainte par l’administration de Vichy qui ne voit pas toujours ce projet d’un œil favorable. Xavier Vallat, directeur du Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ) n’aurait pas d’objection de principe « si le geste de l’Archevêque de Lyon n’apparaissait pas comme une façon détournée de protester contre les lois antijuives qui n’ont pas reçues son approbation« . [4] Il considère que la création de centres d’accueil devrait relever de la direction de Union Générale des Israélites de France (UGIF) prétextant qu’elle est « spécialement habilitée pour s’occuper de toutes les œuvres d’assistance aux juifs« . Dans la réalité, l’action de l’UGIF est davantage à la merci des autorités de Vichy, ce qui n’est pas le cas du cardinal Gerlier. De plus, Xavier Vallat ne peut s’empêcher de préciser que l’abbé Glasberg, « est un juif autrichien converti« , c’est-à-dire que selon le statut juif du 3 octobre 1940 il est et reste juif.

Les contraintes

Parmi les contraintes imposées et nécessaires à la création d’un centre d’accueil, la question de la localisation géographique revêt une importance particulière :

 

« Le centre devait:

  1. être assez éloigné d’une agglomération urbaine et en même temps être assez près de Lyon, pour que notre direction qui y a son siège, puisse maintenir avec lui une liaison permanente.
  2. Se trouver dans une région où les problèmes de ravitaillement puissent recevoir une solution sans trop de difficultés
  3. être aménagé de façon à permettre une installation rapide, sans frais d’investissement exagérés. »

Le règlement intérieur d’un de ces centres révèle quelles sont les contraintes imposées aux hébergés et que la direction « a été obligée d’assumer vis-à-vis des autorités supérieures« .[5] En premier lieu, un appel identique à celui effectué dans les camps est maintenu aux « heures du lever, du coucher et des repas« . Ainsi, le statut d’interné est fortement rappelé aux hébergés. Le retrait des pièces d’identité et des cartes d’alimentation, qui n’est pas dans le règlement, est une autre forme de discrimination que les autorités de Vichy se donnent pour manifester son emprise et empêcher les évasions. Par ailleurs, l’article 12 du règlement intérieur stipule qu’il est interdit de sortir des limites de la commune, ce qui est néanmoins un progrès par rapport à la vie dans un camp d’internement, d’autant que plus la commune est petite, plus la liberté semble grande.

En ce qui concerne le ravitaillement, le marché noir est sous entendu dans l’interdiction, « sous peine de renvoi immédiat » de faire toute opération commerciale tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la maison.

Enfin, la censure continue de s’exercer à travers l’interdiction d’utiliser un poste de radio ou de recevoir des journaux, périodiques et livres sans accord de la direction.

Néanmoins, « Les intéressés y gagnent […], à la fois parce que leur conditions de vie s’améliorent considérablement, et parce qu’ils jouissent souvent d’une relative liberté, malgré les nombreuses restrictions. »[6]

 

Organisation

Le principe du choix des hébergés et de la question de l’organisation financière sont essentiellement le fait de la conception des trois initiateurs du projet.

Principe du choix des hébergés:

Comme le rappelle Anne Grynberg, le plus facile administrativement serait de faire libérer les vieillards et les malades dont le taux de mortalité élevé gêne les directeurs des camps et la direction générale. Cependant, l’abbé Glasberg projette d’inciter les hébergés à rallier la Résistance. Dansun témoignage, Nina Gourfinkel précise « par-dessus tout, nous nous refusions à fonder des asiles où l’on n’avait plus que la mort à attendre« [7]. La direction de DCA est résolument tournée vers la vie, l’espoir, l’avenir, qui nécessitent une forme de résistance. Elle entend maintenir son autonomie dans le choix des internés. Aussi, le rapport du 30 novembre 1941 devant le comité de Nîmes justifie l’orientation choisie: le but n’est pas de créer des hospices pour « vieillards ou incurables » mais de « redonner aux êtres sains, socialement utiles et représentant une valeur humaine et morale certaine, un cadre d’existence normal. » Le projet consiste aussi en la réunion de couples séparés. Les hébergés ne sont pas choisis en fonction de leurs origines ou leurs confessions. Après examen, le choix s’est arrêté sur des hommes et femmes de vingt-cinq à quarante-cinq ans exerçant des professions libérales et manuelles, et s’étant signalés par leurs activités sociales au sein du camp.

Organisation financière :

Etant donné les difficultés à trouver les financements, il est nécessaire d’établir une autarcie économique par le biais d’un système de tiers-payants. Deux-tiers des hébergés sont accueillis à titre gratuit selon les critères mentionnés au préalable, tandis que le dernier tiers à été choisi en fonction de sa capacité à verser une pension. Les personnes ayant cette possibilité étant souvent âgées, la Direction des centres a tout de même essayé de placer en tant que tiers payant, des couples séparés jusque-là. Chaque tiers-payant verse 2.500 Frs par mois et subvient aux besoins de trois personnes. En cas de départ le remboursement est possible avec une retenue forfaitaire de 3.000 Frs pour le remplacement (avec toutes les démarches que cela implique) de la personne.

Si le but est d’être autonome et de ne dépendre d’aucune œuvre, la Direction a tout de même eu besoin d’une aide de départ, accordée par la commission centrale de camps des œuvres Israélites, représentée par son secrétaire Général, M. Georges Picard, qui leurs verse 50.000 Fr pour chaque centre.

De plus le Comité RELICO a fourni aux hébergés des vêtements chauds.

Organisation des centres :

Chaque centre dispose d’un économe français en charge des questions de comptabilité et de ravitaillement  ce dernier est aussi le représentant du centre auprès des autorités locales.
L’organisation interne est confiée aux hébergés, un comité de direction est formé des éléments les plus qualifiés représentatifs de trois confessions ; Israélites, Catholiques, Protestants. Ce comité organise la vie de la communauté.

Dans chaque centre, des spécialistes sont présents. Ainsi, à Chansaye, l’équipe se compose « d’un médecin, un dentiste, deux infirmières, un cuisinier et une cuisinière, un jardinier, un menuisier, un aviculteur, une couturière, un tailleur« . Le service sanitaire du centre de la Roche d’Ajoux (Chansaye, Rhône), est particulièrement important étant donné la présence de personnes âgées et infirmes. Les ateliers de menuiserie et de couture permettent la réparation d’effets usagés mis au profit de la communauté du centre mais aussi des internés des camps.

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Dans son commentaire de 1946, Joseph Weill conclut : « Convenablement présenté sous une forme et dans une langue tenant soigneusement compte de « l’esprit de Vichy », affublé de décors prélevés dans le magasin de réserves du nouvel Etat, le plan put être réalisé sous l’œil bienveillant des dignitaires du régime« [8].

Pourtant, à propos des personnes hébergées dans les centres, Anne Grynberg précise que « les premiers moments de joie et de gratitude passés, certaines d’entre elles manifestèrent pourtant quelque mauvaise humeur ; les sujets de mésentente abondent l’agressivité, les hébergés payants accablants souvent les autres de leur mépris. Les mois de souffrance dans les camps ont entraîné de graves séquelles psychologiques, que les efforts des responsables de la DCA ne suffisent pas à effacer. »

 

Coup d’arrêt du développement

Un premier centre est créé à Chansaye en septembre 1941, puis un second en mars 1942 à Pont-de-Manne dans la Drôme, en juillet 1942 à Cazaubon (centre d’accueil du Bégué) dans le Gers. La responsabilité de ces centres et des hébergés incombe à l’Abbé Glasberg. Dans un rapport sur l’activité de la DCA rédigé le 15 septembre 1944 ce dernier explique que « les rigueurs policières toujours croissantes et la méfiance des autorités« [9] arrêtent net le développement de la DCA et donc la création d’autres centres.

 

D’autres centres

En collaboration avec l’OSE, le centre d’accueil de Vic-sur-Cère dans le Cantal est créé, ainsi celui du Lastic dans les Hautes-Alpes.

 


[1] CDJC : CCXV-41a

[2] GRYNBERG Anne, Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-1944. Paris : La découverte/poche, 1999, p. 185.

[3] SSAE : 2005/001 13/168 « centre d’accueil ». Le rapport est aussi reproduit dans WEILL Joseph, Contribution à l’histoire des camps d’internement dans l’anti-France. Paris : Editions du Centre, 1946, p. 158.

[4] CDJC : LXV-73

[5] SSAE 2005/001 13/168 « centre d’accueil »

[6] EGGERS Christian, L’internement sous toutes ses formes : approche d’une vue d’ensemble du système d’internement dans la zone de Vichy. Le Monde juif, 1995, n° 153, p. 54.

[7] Témoignage de Nina Gourfinkel recueilli par Anne Grynberg à Vanves le 15 novembre 1981.

[8] WEILL Joseph, Contribution à l’histoire des camps d’internement dans l’anti-France. Paris : Editions du Centre, 1946, p. 163.

[9] CDJC : CCXV-41a





















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  3 comments for “Les centres d’accueil

  1. Busson
    18 juin 2012 at 19 h 11 min

    Bonjour, S.O.S
    Je suis à la recherche le parcours de la famille Majtelès de la Pologne (Wolbrom) sur ses activités sa vie puis son départ pour la France suite a un différent avec un nazi mes GP ont cachés leurs enfants en France.
    Merci de votre aide
    Cordialement

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