Mazel, le récit d’Elsa Karbowitz

Pourquoi n’as-tu pas été déportée ? A la question posée par mon petit-fils à la veille de sa Bar mitsva, je n’ai pu que répondre « Mazel » (la chance en Yiddish) : la chance dans ma vie. Ce mot a donné le titre à ce récit que je dédie à mes enfants et petits-enfants en leur souhaitant d’avoir toute leur vie ce « Mazel ».

 

Arrière plan, de gauche à droite : mon grand-père, Hélène.ma tante. Fernand, une tante. Devant : Elsa, ma mère, mon père, Rose et une autre tante. (1930)

Maxime Destel, petit-fils d’Elsa Karbowitz nous a confié ce texte après avoir lu l’article que nous consacrons au Château du Doux où Elsa a séjourné bien qu’elle ne le mentionne pas dans son récit datant de la fin des années 90. Dans un prochain article nous détaillerons ce que nous avons trouvé dans les archives de l’Ain et de la Corrèze sur Elsa et sa famille

Sommaire de l’article

 

Enfance

Les premiers éléments d’une vie et jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans sont transmis, non par les souvenirs mais par les récits de la famille et ponctués par les photos. En 1923, le dix-sept Octobre, je naquis à Darmstadt en Allemagne. Mes parents, Maurice et Antoinette, natifs de Lodz en Pologne, y arrivèrent vers 1910, quittant ce pays hostile au Juifs. Ils s’étaient mariés jeunes, à 20 ans. Mon père se libéra de ses obligations militaires qui furent pénibles et durèrent trois ans.

Les difficultés, l’année de ma naissance furent nombreuses. Le pays était en pleine dépression et n’offrait guère de possibilités de situations stables. La famille se composait déjà de mon frère Fernand, né en 1914, de deux sœurs nées en 1915 pour Hélène et 1917 pour Rose. Une autre petite fille naquit en 1920, Erika, qui ne vécut que 6 mois.

Ma mère, après ces cinq grossesses devait aider mon père. Ils eurent différents commerces qui périclitèrent. Ils avaient environ 33 ans lorsqu’ils arrivèrent à Metz. Ma mère était une petite femme courageuse et intelligente ; elle avait le teint mat. Mon père était grand, élégant et de caractère plutôt timide. Ils formaient un beau couple. Ma mère était énergique dans les affaires.

Mes parents tenaient un commerce de confection où le neuf côtoyait les vêtements d’occasion et les chaussures. J’ai des souvenirs précis de ce magasin que je peux décrire dans le moindre détail. Mais les maigres revenus ne suffisaient pas à faire vivre cette petite famille. Mon père avait appris le métier de tailleur mais trouvait difficilement du travail. Il s’était spécialisé dans la confection de gilets d’homme. Je le revois cousant les boutonnières à la main. Il fallait que le travail soit impeccable sinon le client le renvoyait. A cette époque l’ambiance sociale n’était pas facile pour les Juifs et l’on sentait se dessiner une hostilité en Allemagne. La Lorraine gardait de son occupation allemande des guerres de 1870 et de 1914 une empreinte antisémite. On nous avait acceptés en tant que résidents d’origine polonaise; la seule facilité pour mes parents fut qu’ils parlaient allemand, langue proche du yiddish, ce qui nous a bien servi dans les études où elle était imposée en deuxième langue.

La vie familiale sur laquelle j’aimerais m’étendre plus longuement gardait ses origines orthodoxes et le rythme des fêtes juives était constant.

Le quartier que nous habitions, sans être un ghetto était peuplé de quelques goys, en assez bonne entente avec nous. Mes amies de classe qui étaient chrétiennes, venaient fréquemment chez nous. Je me souviens surtout de l’une d’elles, Lucie, fille unique qui aimait l’ambiance de famille nombreuse. Par contre, j’enviais cette fille unique, gâtée par ses parents qui étaient épiciers. Ils quittèrent la ville pour s’établir à la campagne, je les perdis de vue à mon grand regret.

J’appris la mort de Lucie, de leucémie à la fin de la guerre, elle avait 21 ans.

Ma rue était comme un village ; on connaissait facilement la vie de chaque famille. Il y avait quatre ou cinq commerçants juifs, nos concurrents. Les clients étaient en majorité polonais et travaillaient dans les mines. Le dimanche était fermeture du magasin de mes parents, or, les Polonais eux ne travaillaient pas. C’était le jour où ils pouvaient s’approvisionner. Nous étions obligés de les recevoir. Nous fermions en partie les volets du magasin ; l’un de nous devait surveiller la porte en permanence afin de n’être pas surpris pas la police qui venait vérifier la fermeture de la boutique. Si par inadvertance les policiers y surprenaient des clients, ils dressaient procès-verbal, mon père payait une amende et c’était un déchirement dans le budget familial (et je le ressentais comme lui).

Plus tard, après l’époque tragique.de la mort de ma mère, la vie devint très difficile pour mon père. Ce déchirement m’affectait et je ressentais cruellement le fait que ce petit commerce pouvait tout juste nous nourrir. A trois immeubles de chez nous vivait le concurrent immédiat de mon père, Cet homme avait travaillé à la mine en arrivant à Metz et tous ses anciens collègues venaient acheter chez lui. Quand je passais devant cette boutique, la voyant remplie de monde, je souhaitais une vie plus aisée pour mon père et je souffrais pour lui.

Durant les années 30, je me souviens qu’on m’appelait « la gosse » et j’étais peut-être plus gâtée que mon frère et mes sœurs, mais je ressentais les problèmes d’argent de mes parents.

Mon père était issu d’une famille nombreuse ; il était fils unique au milieu de six filles. De ce fait ses parents l’adulaient.

Mon grand-père habitait Darmstadt; il possédait une maison familiale où logeaient trois ou quatre de ses filles mariées. Il était autodidacte, il lisait et écrivait l’allemand et en plus le yiddish de son enfance ; cela lui donnait une allure d’érudit dans ce milieu où certains étaient analphabètes.

Je sais peu de chose de ma grand-mère que je n’ai pas connue. Je sais qu’elle était aveugle de naissance. Malgré cette cécité, elle éleva sa nombreuse famille. Mon grand-père maternel Dobris habita Metz et je me souviens de la voiturette de marchandises, bonneterie et bimbeloterie qui le faisait vivre. Sa seconde femme était non voyante elle aussi. En yiddish on l’appelait « die Blinde Feigue ». En Pologne les noms des gens étaient attribués selon une tare ou une qualité : « Rifke die Kie », la Vache ou « Yankel der Loumer » le Boiteux. Mon grand-père occupait un appartement situé dans la rue où se côtoyaient deux synagogues, l’une pour les Polonais, l’autre, plus cossue, pour les Juifs d’origine allemande. On se regroupait alors par affinités. Les Allemands formaient un clan de gens aisés et n’étaient pas toujours d’une grande cordialité envers les Juifs venus de Pologne. Leur présence en Lorraine datait de l’époque napoléonienne, lorsque les Juifs furent reconnus comme citoyens. Ils possédaient des usines, des aciéries, fort prospères à cette époque.

J’ai le souvenir du mariage de ma cousine Betty à Frankfort. Mon grand-père paternel était présent. Il mourut peu après et mon père en fut très affecté.

A ce mariage, Betty était la plus âgée de ses petits enfants tandis que moi j’étais la plus jeune. Nous avions fait le voyage avec ma mère pour un assez long séjour et nous logions chez une tante qui n’avait pas d’enfant. Dans ma petite enfance, j’étais assez maigrichonne parce que mauvaise mangeuse. Je n’aimais guère la cuisine cacher, très mitonnée et bien souvent lorsque j’étais obligée de garder le magasin à l’heure de table, je ramenais mon assiette pleine au trois-quarts et je la vidais dans la poubelle de la cuisine.

La cuisine était au rez-de-chaussée de la maison ; elle jouxtait le magasin dans la rue Boucherie Saint Georges. Ce nom de Boucherie me gênait lorsque j’étais obligée de donner mon adresse. Contre le magasin se trouvait une remise où l’on stockait des robes perlées de l’époque 1925 qui faisaient mon admiration. Je me demandais qui étaient les acheteuses.

Derrière la remise, venait la chambre à coucher de mes parents puis la cuisine avec son grand évier en zinc qui servait entre autre de salle de bain. Le dimanche, nous allions aux douches municipales. Dans cette cuisine, se trouvaient une cuisinière à charbon et une grande table autour de laquelle nous passions les soirées. Mon père y lisait les journaux yiddish ou feuilletait l’album de famille dans lequel, avec fierté il retrouvait ses parents, sa famille et ses amis. Lui-même se faisait souvent photographier. Il ne me reste que quelques photos, elles ont été éparpillées. C’est sur ces photos justement, que l’on découvre pour mon père et pour mes oncles, le goût de l’élégance et de l’habillement : on y voit « panama» et « chapeaux haut de forme ».

Ma sœur Rose était modiste. Elle travaillait le soir à des modèles ; elle possédait une tète en bois sur laquelle toutes les tailles pouvaient s’adapter. Souvent, ces modèles de feutre ou de paille atterrissaient sur la tète de notre sœur Hélène. Celle-ci était exigeante et égoïste. En suivant le plan ébauché de notre appartement et derrière l’armoire, se trouvait le débarras à linge, des cartons… Un rideau fermait la cuisine. Ainsi nous pouvions faire nos ablutions à l’abri des regards. Ce rideau fut occasionnellement celui d’un théâtre puisque j’en étais la danseuse étoile. Mes sœurs m’avaient appris quelques mouvements d’entrechats, bras arrondis et jambes fléchies et je donnais l’illusion de savoir danser. J’aime d’ailleurs toujours les ballets d’opéra et le film de la Mort du Cygne tiré du ballet du Lac des Cygnes de Tchaïkovski resta longtemps dans ma mémoire.
Au mariage de ma cousine Betty, à Francfort, on me demanda de danser mais ma trop grande timidité m’en empêcha..
Je reviens à notre cuisine derrière laquelle nous avions une courette dans un coin de laquelle nous stockions le charbon. Et nous avions la chance d’y avoir intégré un W.C., luxe qui nous évitait de fréquenter les toilettes communes de la maison, toujours engorgées et puantes. C’était mon désespoir de passer à coté en montant au premier étage du bâtiment où étaient nos trois chambres d’enfants et une salle à manger que nous n’utilisions jamais. Elle était meublée en chêne clair et se composait de deux buffets, d’une table et de chaises. C’est ma sœur aînée qui en hérita lors de son mariage en 1938.
Les chambres n’étaient pas chauffées et les hivers sont rudes dans cette région. Elles étaient souvent visitées par les punaises et le grenier y attenant logeait quelques familles de souris. L’hiver, les édredons étaient pesants et je rêvais de couvertures mousseuses. Pour moi, le bénéfice de cette atmosphère gelée fut que je devais être immunisée contre rhumes et grippes, mais ma sœur Rose était sujette à des toux et comme elle ne finissait pas ses flacons de sirop je m’empressais de les boire.























Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *