Mazel, le récit d’Elsa Karbowitz

Page 5 Page 4 Page 3  Page 2 Page 1

La chambre de mon frère était vaste et équipée d’une bibliothèque, œuvre d’un menuisier de nos connaissances et j’aimais m’y rendre. Les livres étaient nombreux car mon frère, mon idole, était surdoué. Aucune connaissance ne lui était étrangère et à la distribution des prix, à l’école, il raflait tous les premiers prix. Je le vois revenir en fin d’année avec une pile de livres à couverture rouge et tranche dorée, peut-être une douzaine. Il nous était impossible de nous faire naturaliser français. Les Juifs de nationalité allemande et de toute l’Europe centrale ne pouvaient accéder à certains postes par exemple dans l’administration, ou bien poursuivre des études supérieures ( N. D. É : un numerus clausus existait pour les études supérieures pour tous les étrangers).

Fernand ne passa donc pas le Bac bien qu’il fut tant en cours élémentaire qu’en secondaire, premier du département. Cela l’empêcha de continuer des études qui auraient pu faire de lui un avocat ou d’exercer une autre profession libérale. Néanmoins, ses activités politiques, très à gauche, l’amenèrent à écrire dans le journal « Le Droit de Vivre » des articles sous le nom d’emprunt de ma mère : « F. Dobris ».

Le 8 juin 1940 paraissait le dernier numéro avant son interdiction du Droit de Vivre journal antiraciste fondé en 1931 par Bernard Lecache et publié par la LICA

(N. D. É : le Droit de vivre, journal de la LICA , Ligue Internationale contre l’antisémitisme n’était pas un journal de gauche mais un journal engagé)

Il trouva un emploi dans le bureau d’une importante aciérie comme expert comptable, ce qui était très difficile pour les étrangers. Sa bonne rémunération lui permit de se faire une vie un peu en dehors du giron familial, il faisait du camping et partit une fois aux sports d’hiver. C’était en 1934 et pour l’époque, ce fut un évènement !

Comment dire l’admiration sans borne que je portais à ce grand frère ! Mais il était l’ainé et prétendait réglementer les sorties de mes sœurs. Tous trois se suivaient à dix-huit mois d’intervalle et avaient des caractères différents ; le climat était souvent à la dispute, amplifiée par la promiscuité et le manque de confort.

 

La vie jusqu’en 1939

Ma mère mourut lorsque j’avais huit ans et demi, Rose quinze ans, Hélène dix-sept ans et Fernand dix-huit. Ce fut un grand malheur d’autant plus douloureusement ressenti qu’elle avait vécu un calvaire. Elle fut hospitalisée à Strasbourg et opérée d’un cancer au sein. Nous espérions qu’elle y serait mieux soignée qu’à Metz mais elle mourut un an après dans des souffrances physiques et morales tragiques.

Mon père fut désespéré et grisonna en une seule nuit. Il restait veuf avec quatre enfants.  Je me souviens peu de ma mère. Je sus plus tard qu’à l’hôpital déjà elle se savait condamnée et qu’elle refusait la mort.

Voici donc comment, jusqu’en février 1932, nous vivions dans ce foyer pas très riche, certes, mais dans une ambiance scandée par les fêtes traditionnelles juives. Je revois, lors d’une de ces fêtes, mon père faire tourner une poule vivante au-dessus de sa tète, celle-ci devait prendre sur elle tous les ennuis qui s’abattaient sur notre famille. Je revois ma mère bénir les bougies du « Shabbat ». Je me revois encore, après sa mort en Février, suivre le cortège à pied depuis la maison, dans la neige. J’ai le souvenir du linceul étendu dans la chambre et les glaces de l’armoire recouvertes de draps blancs. Quelques jours après, à l’école laïque où j’allais, la Directrice me prit près d’elle à son pupitre et expliqua à mes camarades que j’avais perdu ma Maman. Cette femme au grand cœur remplaçait une précédente Directrice à tète d’aigle, fort méchante qui ne manquait jamais de me faire sentir que je n’étais pas bien vêtue. J’ai voulu l’oublier.

Mais à cette époque, l’école fut un bon refuge pour oublier les tristesses d’une maison dont l’âme principale manquait à tous terriblement.

Avec bien du mal mon père tenait à ce que nous fréquentions cette école payante. A cette époque, cette école laïque devait endosser des frais supplémentaires que l’Etat ne pouvait prendre en charge et les parents participaient à ces dépenses. Ce fut une période très troublée pour moi, qui perturba mon travail scolaire et il me fallut quelques années, jusqu’au Certificat d’Etudes Primaires que je décrochais de justesse pour me faire avancer dans des études supérieures que j’ai tant regretté de ne pouvoir poursuivre à l’époque de la guerre. A quatorze ans je pus tout de même intégrer l’Ecole Supérieure de Commerce, mais l’accès aux formations supérieures que j’espérais poursuivre était réservé aux jeunes filles de nationalité française. J’ai aimé les études. Hélas, la déclaration de la guerre en 1939 ébranla toute notre vie.

Mon père se remaria. Les années suivantes furent des plus pénibles. Cette femme avait trois enfants. Deux garçons furent placés et une petite fille de six ans, Jeannette vint habiter chez nous. Une autre petite fille, Annie naquit en 1935. Ce fut une lueur de bonheur dans ce foyer où les heurts avec les aînés étaient fréquents. Notre magasin de confection était situé dans le quartier juif dont la plupart des habitants étaient pratiquants. Nous-mêmes suivions les rites des fêtes mais sans pouvoir fermer le magasin le samedi. Le dimanche, comme je l’ai déjà indiqué, nous vendions en fraude à la clientèle polonaise qui elle avait congé. La belle-mère avait pris le relais et cousait des chemises à la machine pour compléter les rentrées. Ce n’était pas le pactole.

A partir de 1938 notre région frontalière fut évacuée une première fois vers l’intérieur (la Meuse). La ligne Maginot passant par Metz. Un calme provisoire nous permit de rentrer à la maison et de songer qu’un avenir incertain se préparait. Il fallut écouler les stocks de marchandises dès le début de 1939 et abandonner les meubles. L’évacuation de la région fut programmée par la ville de Metz afin que nous soyons accueillis en Charente.

Nous fîmes une halte à Paris où demeuraient les deux sœurs de mon père et nos cousins. Mon frère qui nous avait devancés avec l’entreprise qui l’employait nous accueillit avec sa fiancée Annette. Mon père eut la satisfaction de connaître celle qui devint sa belle-fille, hélas, pour peu de temps. A notre arrivée, à Fouras en Charente, le maire avait déployé une grande énergie pour faire face à cet afflux de personnes. Toutes les résidences de villégiature d’été furent réquisitionnées. Mon père était diabétique et ne survécut pas à une infection. Il mourut en avril 1940. La famille était éparpillée : mon frère à Paris, ma sœur aînée, mariée, à Poitiers…

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *