Mazel, le récit d’Elsa Karbowitz

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1939-1942

Nous restâmes, Rose et moi l’été 1939 avec «la belle mère », notre petite sœur Annie, Jeannette et ses deux frères qui avaient été placés jusqu’alors. Les subventions d’Etat étaient peu importantes et l’arrivée des Allemands en Juin 1940 nous laissa effrayés pour l’avenir et ses restrictions immédiates. Nous savions ce dont ils étaient capables car jusqu’en 1933, la famille de mon père était restée à Darmstadt, ma ville natale, lorsque les persécutions nazies commencèrent. La drôle de guerre était commencée et les sanctions ne tardèrent pas. La collaboration française de la police et la milice avec les forces antisémites se fit au grand jour. Ils donnaient la chasse aux communistes, aux résistants, aux tziganes…
En 1941, les Juifs furent obligés de se déclarer à la Préfecture et les camps de Pithiviers et Beaune la Rolande furent, parmi d’autres, des camps de transit qui devaient dans un futur proche, dispatcher les prisonniers vers les camps de la mort en Allemagne, Pologne, certains en Alsace.
C’est à ce moment-là que Rose et moi serons hébergées à Paris par nos cousins. Ils nous appelaient « les orphelines », surnom qui nous colla à la peau. Il nous été impossible d’avoir d’autres activités que celles de les aider dans les tâches familiales et nous participions à leur commerce de chemises qui était, vu les restrictions, très sollicité par les marchands forains. En effet, notre situation d’apatrides nous empêchait d’avoir une activité professionnelle quelconque déclarée. La zone libre accueillit nombre de Juifs étrangers et début 1942, nos cousins partirent pour Lyon. [ NDE dans nos recherches nous avons identifié cette famille comme étant Malka Karbowitz veuve Schnitzer, de son fils Moritz Schnitzer habitant à Massieux dans l’Ain)

La fiche de Fernand à la Préfecture de police Source AN série F9

Mon frère fut dénoncé en avril, arrêté et incarcéré à Fresnes, (N.D.E : selon sa fiche c’est à la Santé qu’il est incarcéré)

Jeannette, sa femme, Rose et moi décidâmes de rester à Paris pour trouver un moyen de le faire libérer. Le jugement fut contre lui et nos efforts furent vains. Il fut envoyé à Drancy et connut cette fin tragique dont nous ne sommes et ne serons jamais remises. Il avait 28 ans.

La fiche de Fernand dans le fichier de Drancy. Source AN série F9

Le port de l’étoile ne nous facilitait pas l’existence. La honte, la rage, la peur, tout était ligué contre nous et les murmures de la rafle de juillet 1942 nous tombèrent dessus comme une chape de plomb ; le mot n’est pas assez fort. Ce fut une horreur sans nom maintes et maintes fois décrite sans qu’on arrive à comprendre. C’est le Wai’ yiddish, la douleur qui nous enveloppa, le Why, pourquoi, que l’on se répétait inlassablement et le Vaili e que Vedile qui nous incitait à survivre malgré tout, dans ces circonstances tragiques.
Enfin le Mazel intervint à ce moment-là. Nous étions fichées comme juives et listées pour la déportation. Nous étions domiciliées rue Notre Dame de Nazareth. Le 15 Juillet, des rumeurs circulent : on va arrêter femmes et enfants. Comment est-ce imaginable ? Rue Saint Martin, l’appartement de notre tante est inoccupé. Rose insiste pour y aller dormir, mais nous attendons un coup de téléphone pour la liquidation du stock de chemises. Elle propose que nous y allions diner de « latkes », galettes de pommes de terre, et ma gourmandise légendaire l’emporte ; je ne résiste pas, et je leur garde depuis un souvenir ému. Bien nous a pris ! A six heures du matin, le lendemain, la concierge de la rue de Notre Dame de Nazareth suit les flics qui viennent nous chercher à l’appartement. Elle est ravie de se débarrasser des derniers Juifs habitant encore au 41. Elle pourra ainsi piller tranquillement le logement. Nous sommes informées par la gardienne de la rue Saint Martin où nous nous terrons, que les rafles ont eu lieu. Cette femme, heureusement n’est pas antisémite. Je suis toujours crédule et je retourne rue Notre Dame de Nazareth pour y prendre quelques affaires. Je constate que la rue n’est pas comme à l’habitude. Par bonheur, la concierge n’est pas là et sa bru qui la remplace m’enjoint de partir aussi vite. La police parisienne est venue nous chercher le matin même !
Nous restons cloîtrées trois semaines rue Saint Martin. Nous réussissons à nouer des contacts pour passer en zone libre, par l’intermédiaire d’une amie de la famille. Le passeur propose un transport jusqu’à Lyon dans un wagon réservé à des chevaux de course. Nous partons en métro Rose et moi, ainsi que ma tante Mina.

 

Mina monte en queue de métro, par habitude puisque les Juifs ne peuvent voyager qu’en queue. Tante Mina ne parle pas français, ne sait ni lire ni écrire. Nous la perdons puis, quinze jours plus tard par l’intermédiaire de notre passeur, nous la retrouvons. Nous rejoignons la gare d’Austerlitz, en direction de Lyon. Nous sommes au plus une trentaine et le transfert s’effectue dans la fébrilité que l’on imagine et dans la peur d’être découverts. Nous sommes placés au fond du wagon, avant-goût des trains de la déportation. Devant nous, la paille et « un » cheval de course. Vers Mâcon  à la ligne de démarcation, un officier allemand vient inspecter le wagon. Il a piqué dans la paille réservée au cheval, puis, fasciné par celui-ci, demande à notre passeur quelle course il a remporté pour avoir l’honneur d’être seul dans le wagon avec tant de paille. Le passeur s’explique tant bien que mal et Rose et moi, nous sommes, le soufflé coupé au fond du wagon, songeant que nous avons toujours nos vrais papiers d’apatrides. L’officier s’en va. Un bref séjour dans une maison louée près de Lyon par mon oncle nous offre peu de répit. Imprudemment, nous sommes déclarées à la Préfecture de l’Ain (ou Mazel, toujours ?) car une loi permet à la gendarmerie de nous embarquer, Rose et moi en Octobre 1942, la veille de mes vingt ans. Une chanson populaire ne dit-elle pas pourtant « On n’a pas tous les jours vingt ans », chanson optimiste, poétique, exhortant à faire la fête ? Mon oncle et ma tante ont leurs enfants en Suisse et sont autorisés à les rejoindre. Ils sont sauvés.

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