Mazel, le récit d’Elsa Karbowitz

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Pour nous, « les deux orphelines », commence alors un périple éprouvant qui nous conduira, sauves à la fin de la guerre, mais combien traumatisées par ce vécu terrible et l’espoir déçu de revoir nos chers déportés. Nous sommes donc en Octobre 1942 sur la route de la gendarmerie près de Lyon. Les textes en vigueur le mois suivant stipuleront que les personnes ayant passé la ligne de démarcation après Novembre 1942 seront passibles d’internement. Pour l’heure, nous couchons à la gendarmerie sur un matelas plein de poux. C’est la seule fois de ma vie que je ne dormis pas de la nuit. Nous repartons comme deux criminelles, en train. Un cousin nous attend à proximité. Il nous fait des signes éloquents nous incitant à faire. Quelle conscience absurde nous empêche de le faire ? Nous saurons le lendemain de notre départ pour Rivesaltes que de faux papiers nous furent apportés de Savoie par un parent résistant. Ce camp de Rivesaltes dans les Pyrénées Orientales avait une capacité d’hébergement d’environ 17.000 ou 18.000 personnes. Depuis 1941 il était réquisitionné et la plupart des ilots servait de centre de regroupement familial où arrivaient les premiers internés Tziganes, Républicains

Espagnols et Juifs de diverses nationalités qui venaient des autres camps de la zone libre. Les baraquements étaient aménagés avec des couchettes superposées, sans hygiène et électricité. Le manque de nourriture et les vêtements en loques faisaient des ravages malgré le soutien des associations caritatives qui organisaient une part de la vie du camp.

Les fiches d’Elsa et Rose Karbowitz à Rivesaltes

En 1942, le gouvernement de Vichy cède aux exigences des Allemands. Les îlots K et F deviennent le « centre national de rassemblement des Israélites », c’est-à-dire un centre de triage et de transit de la zone sud avec, pour certains, une destination finale : Drancy.

En novembre 1942, ce lieu, vidé de ses populations tziganes et juives redevient un camp militaire. Il sera utilisé après la libération pour la détention de prisonniers de guerre allemands et de collaborateurs. Donc, en arrivant dans ce camp nous n’avions qu’un petit baluchon contenant quelques précieuses reliques (précieuses, vous allez voir pourquoi). On nous désigne une paillasse dans une baraque avec une trentaine d’hommes et de femmes. Un convoi de déportation était parti la veille avec des allemands réfugiés depuis 1933. Ma couche gardait l’empreinte de l’une de ces personnes. Nous ne pouvions imaginer la destination de ces convois pour ces pauvres gens démunis du stricte nécessaire, on imagine que ce fut l’horreur. Le lendemain, ce fut l’appel des nouveaux arrivants. On nous demande en quelle année notre famille est arrivée en France. Nous répondons en 1932. On nous demande une preuve… mais comment pouvons-nous en fournir une, nous qui n’avons emmené que ces menues reliques ? Et voici que dans notre baluchon, nous trouvons, parmi quelques photos emmenées à la hâte, un article de journal où l’on annonce la mort de ma mère en Février 1932. Nous sommes sauvées de la déportation ! Rappelons que ce sont ces réfugiés, arrivés après 1933 en France lors de la prise de pouvoir d’Hitler, qui étaient déportés.

Mais pour nous, au bord du précipice, nous trouvons la chance, ce Mazel que l’on implorait. Ma mère était donc décédée à cette date précise, juste pour sauver ses deux plus jeunes enfants.

Comment décrire comment nous avons vécu dans ce camp ? Nous avions l’insouciance de la jeunesse qui fait supporter bien des épreuves, mais nous sentions la promiscuité, le mélange de plusieurs nationalités… Beaucoup de réfugiés allemands avaient subi les vexations et les outrages en Allemagne qui se révélait si farouchement antisémite. Tant d’encre a coulé depuis sur ce maudit chancelier qui souleva les masses pour faire entrer la haine dans leurs cœurs.

Puis, afin de regrouper plusieurs camps éparpillés, nous fumes transférées à Gurs dans les Pyrénées. C’était en Novembre 1942 et les rumeurs de l’extérieur nous parvenaient bien affaiblies. Les rafles continuaient- elles ? Pour quelles destinations ? Il fallait survivre coûte que coûte malgré l’alimentation insuffisante. Nous pouvions heureusement correspondre avec l’extérieur et un oncle, réfugié en Charente nous envoya chaque semaine un colis bienvenu. Mais les gardiens du camp, chargés de contrôler les paquets à l’arrivée s’appropriaient, sous notre nez, le sucre, les confitures et parfois les boites de lait condensé. Nous nous contentions des pommes de terre et du pain, même moisi que l’on s’ingéniait à transformer en gâteau à peine mangeable sur l’unique poêle de la baraque. Là aussi l’analyse du comportement des gens nous permit des classifications : ceux qui gardaient jalousement leurs provisions et ceux qui partageaient avec les plus démunis. Rose et moi avions adopté une dame âgée et la réchauffions le soir entre nous deux. Elle était si bonne, et se montrait si heureuse de nous avoir. Les gens pensaient que c’était notre tante car nous l’appelions ainsi. Elle aussi a disparu, volatilisée lorsque le camp fut dissous. C’est ce que nous avons appris après la guerre car nous avions pu contacter ses deux filles. Jusqu’en Juin 1943, la vie continua dans ce camp dirigé par des Français. Je pus y travailler car il était destiné, depuis la guerre d’Espagne, aux réfugiés républicains et il était bien organisé.

L’annonce du débarquement des alliés, venus d’Afrique du Nord nous donna un peu d’espoir. Nous espérions qu’ils seraient assez nombreux pour chasser les Allemands. En tout cas, cela fit réfléchir les gardiens du camp, des Francais qui voyaient avec la fin de la guerre leur condamnation proche. Ils filèrent en Espagne. Nous étions à peu près libres, en résidence surveillée ; les Allemands ne firent leur apparition que pour des contrôles à intervalles réguliers et nous étions tous inquiets sur notre sort.

Puis nous fumes transférées près de Limoges. Là, un rabbin (N.D.E : probablement David Feuerweker) put nous aider à trouver une nouvelle identité grâce à laquelle Rose fut placée dans une ferme et moi chez une châtelaine qui se révéla être une femme de cœur.
[NDE Il s’agit de Marie-Antoinette Dunoyer de Segonzac, épouse de Pierre Dunoyer de Segonzac] Elle cacha mon identité à son entourage aristocratique et très catholique croyant. Son mari était colonel dans la résistance et était affecté dans le Tarn. J’y restais jusqu’après la libération, en Septembre 1944. J’ai retrouvé la trace de cette femme quelques années plus tard. J’ai fait des démarches pour qu’elle soit nommée « Juste parmi les nations » pour m’avoir hébergée mais elle préféra s’effacer devant son mari qui était général à cette époque. Or ce titre ne pouvait pas être attribué à un militaire.

Nous faisions alors le bilan des dégâts constatés dans notre famille. Mon frère ne fut pas seul à ne pas revenir. Notre petite sœur Annie, n’avait pas elle non plus de nationalité définie et était apatride, bien qu’étant née à Metz, car mon père ne s’était marié que religieusement avec sa maman. La police vint chercher cette enfant de sept ans. Sa mère, qui sortait juste d’une opération chirurgicale suivit Annie dans la tourmente.

Annie déportée à l’âge de 7 ans

Elles furent déportées toutes les deux. Jeannette était française et échappa à l’arrestation. Elle trouva refuge chez des cultivateurs en Charente. L’un de ses frères, prévenu de sa prochaine arrestation s’enfuit à bicyclette mais son pneu creva ; il revint sur ses pas pour réparer, fut pris et conduit à la mort. Le second frère mourut d’une leucémie à Lyon en 1945.

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