Nous étions indésirables en France : 1940. Camp d’internement de Saint-Cyprien et Bordeaux

 

« J’avais quatorze ans lorsque j’appris que nous étions juifs et que « pendant la guerre des Juifs avaient été persécutés et tués – uniquement parce qu’ils étaient juifs, » avait ajouté mon père d’une voix blanche lors d’une promenade en montagne. En décembre 1945, âgée de trois ans, j’étais arrivée de France en Autriche, la patrie de mon père, et j’y avais connu onze années d’une vie en apparence normale et insouciante, brutalement réduites à néant par ces quelques mots.
Toutes les énigmes, les cachotteries, les non-dits, les ordres et les interdictions inexpliqués, les crises de panique de nos parents, se cristallisèrent dans mon esprit d’adolescente en une vérité jusqu’alors inconcevable. »
 
Suzanne Pollak est née à Lyon en 1942. Après une carrière d’enseignant en Autriche et en Europe Suzanne Pollak est revenue en France où elle vit la moitié de son temps. Elle écrit en allemand et en français. Elle a publié en 1995 une première
version de l’ouvrage aujourd’hui présenté au public francophone, édition actualisée et augmentée d’un appareil de note et d’une riche iconographie. Nous étions indésirables en France, une enquête familiale de Suzanne Pollak
264 pages 21X21,5 cm – 25 € Frais d’expédition inclus France métropolitaine : 30 € ISBN 978-2-918308-
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À Perpignan, je quitte l’autoroute et cherche la petite route qui doit me conduire, en passant par Elne, à la Méditerranée, à Saint-Cyprien. Le paysage est plat et marécageux. Les roseaux sont si hauts qu’on ne peut rien voir au-delà. Soudain, à gauche et à droite de la route, de grands panneaux annoncent un lieu de villégiature, vantant ses hôtels, ses courts de tennis, ses terrains de football, son camping Gala Gogo, sa maison de repos et son centre équestre. La mer est proche, je sens sur mon visage le vent chaud et salé qui entre par la fenêtre ouverte de la voiture, mais je ne peux pas encore la voir. Puis tout à coup, à ma droite, la surface gris-vert et lisse comme un miroir d’une lagune. Ce n’est qu’une fois parvenue au centre de Saint-Cyprien-Plage, et alors que les voitures et les piétons m’ont pratiquement contrainte à l’arrêt, que j’aperçois enfin la mer, presque entièrement émaillée de bateaux. Je contourne le port de plaisance, longeant les grands hôtels, passant devant des cafés, des restaurants et des boutiques qui proposent tout l’attirail nécessaire à des vacances au bord de la mer : matelas pneumatiques, planches de surf, bouées, équipements de plongée, maillots de bain. Je m’arrête sur une place semi-circulaire. Derrière la balustrade s’étend la plage de sable. Je ne peux aller plus loin en voiture, à partir d’ici il n’y a plus que la promenade de la plage, le long de la mer. Pas de possibilité de stationner non plus. Il me faut faire demi-tour, puis tourner longtemps, dans la chaleur brûlante, avant de trouver une place libre sur le parking archicomble.

À mon grand étonnement, je trouve à louer sans difficulté, au syndicat d’initiative, un petit studio avec balcon à l’extrémité sud de Saint-Cyprien. Peut-être parce que l’ensemble immobilier ne se situe pas directement en bord de mer et que, du balcon, le regard lui-même doit franchir une voie de circulation très empruntée, des chantiers, des lotissements uniformes et des poteaux électriques avant de découvrir, tout au loin, la ligne que dessine la mer.

J’aimerais m’asseoir sur le balcon, lézarder dans la chaleur du soleil, lire un livre. Ou prendre ma serviette et aller à la plage, chercher une place libre, courir jusqu’à l’eau, me laisser porter par les vagues, sentir le sable sur ma peau mouillée.

Mais la lettre du maire de Saint-Cyprien est là pour me rappeler le but de ma visite [1]. « Madame, j’ai lu votre lettre avec beaucoup d’attention, et je tiens à vous informer que je suis tout disposé à vous aider dans vos recherches concernant votre père. Je suis né à Saint-Cyprien et j’en suis maire depuis 1956. J’ai vécu cette triste époque et je pourrai donc certainement vous apporter des renseignements… »

Il me faut trouver où se situe la mairie et à quel moment le maire reçoit.

Une fois assise en face de lui, je peux à peine le voir ; le corps ramassé du vieillard disparaît presque entièrement derrière son volumineux bureau, poli comme un miroir et sur lequel figurent seuls un téléphone, un bloc et de quoi écrire.

J’ai les plus grandes difficultés à le comprendre, il mâchonne probablement ses fausses dents. Oui, il aurait entendu parler du camp, lequel se serait situé à l’extrémité sud de Saint-Cyprien. Les hommes y auraient vécu sous des tentes, directement sur la plage. Je n’obtiens pas plus d’informations, bien que la conversation dure près d’une heure et que j’essaie de savoir comment le camp était administré et de quelle façon les gens étaient nourris. Le vieil homme passe le plus clair de notre entretien à soupirer sur « cette terrible époque ».

 

*

 

Quelques jours seulement après son arrestation à Anvers, en mai 1940 [2], Heinz fut, en même temps que ses compagnons d’infortune – exclusivement des hommes –, expédié à la gare la plus proche, où ils furent tous parqués dans des wagons de marchandises plombés. Ils mirent une journée entière pour couvrir la distance de cent cinquante kilomètres qui sépare Anvers de la ville frontalière de Tournai. Ils passèrent la nuit dans une caserne, où on ne leur donna ni à manger ni à boire. Celui qui voulait s’allonger devait se coucher à même le sol. Nombre d’entre eux restèrent assis sur les bancs, laissant tomber leur tête sur la table dans l’espoir au moins de s’assoupir. Quelques ampoules électriques bleutées diffusaient un peu de lumière ; on avait, sinon, ordonné le black-out. Des couvertures, qu’ils tiraient par-dessus leur tête pour se protéger du froid, constituaient le seul élément de confort.

Le lendemain, ils apprirent que les Allemands avaient envahi la Belgique et que ces derniers seraient en quelques heures à Tournai. Quant à eux, ils devaient être transportés en France dans des wagons à bestiaux et remis aux Français. Des soldats belges, qui attendaient sur le quai d’en face un train devant les conduire au front, brandissaient des poings menaçants en direction des internés. À chaque arrêt, et il y en eut beaucoup, ces injures se répétèrent. Ils n’en comprirent la raison qu’en descendant : sur les wagons, on avait écrit à la craie « espions », « parachutistes », « prisonniers allemands » et « cinquième colonne [3] ».

C’est presque au pas que le long train se faufila en France ; deux autres trains, partis quelques minutes auparavant, furent survolés par des bombardiers allemands. À peine eurent-ils parcouru quelques kilomètres qu’ils durent déjà s’arrêter, parce que le train devant eux avait été touché par une bombe. Un wagon était totalement détruit, les autres étaient endommagés. Ce n’est qu’après un long travail de déblaiement qu’ils purent continuer leur route. Le train contourna Paris, s’arrêtant sans cesse. Une nuit passa, le lendemain matin arriva, midi, un soleil impitoyable brûlait le toit du wagon, une autre nuit. Dans l’après-midi du troisième jour, ils atteignirent leur destination provisoire, Le Vigan, au cœur des Cévennes, sur le versant sud du mont Aigoual, qui culmine à 1 567 mètres.

Exténués, ils descendirent des wagons et parcoururent à pied le court chemin qui conduisait au camp. Prévu à l’origine pour l’hébergement de troupes, il était inachevé, les murs blanchis à la chaux encore humides, les baraques béantes, vides, des gravats sur les sols de béton. La France avait été tout aussi surprise que la Belgique par les événements, la ligne Maginot avait cédé, et sur les routes le dramatique exode des populations civiles françaises avait commencé. De tout cela cependant, les internés, épuisés, n’avaient aucune idée. Il leur fallait s’y retrouver dans leur propre chaos, en premier lieu calmer leur faim et leur soif et dormir. Alentour, ni cuisine ni eau potable. Pour le dîner il y eut du poisson salé, dont on venait de livrer des tonnes. Ils étaient si affamés qu’ils l’avalèrent sans mot dire, mais ils ne purent étancher leur soif que tard le soir à un camion-citerne. Ils durent dormir à même le sol, sur le béton. À l’épuisement physique vint s’ajouter la peur de l’avancée des Allemands.

« C’est là que l’on a commencé à nous “trier”, c’est-à-dire à séparer les émigrants juifs et les marins allemands qui avaient été pris ensemble à Anvers. Seulement, comment fait-on pour savoir si quelqu’un est juif ou pas ? Beaucoup pensaient qu’on les déshabillerait pour séparer les circoncis des non-circoncis. À cette idée, mon bon ami Hans [4] s’est mis dans tous ses états, car il n’était pas circoncis. Ce sont les nazis qui, comme à tant d’autres, lui ont imposé son identité juive. Alors, comment pouvait-il donc bien s’y prendre pour leur faire croire qu’il était circoncis ? C’était moi le médecin, je n’avais qu’à trouver quelque chose. Il ne voulait surtout pas être renvoyé en Allemagne. Dieu merci, on n’en est pas arrivés là. Ils procédaient selon des listes précises. Quel soulagement pour ce cher Hans ! Je n’aurais de toute façon rien pu faire pour lui ! »

Lorsque, au bout de quelques jours, ils furent reconduits à la gare, les wagons étaient plus bondés encore : le nouveau train était plus court, mais le nombre des internés, lui, n’avait pas varié. Et pendant qu’ils montaient, le soleil brûlait au-dessus de leur tête comme si on était déjà en août.

« Dès que les portes furent fermées et plombées, il y eut de vrais drames : les derniers avaient été poussés à l’intérieur dans la pénombre et étaient tombés sur ceux qui étaient assis par terre. Ce fut une mêlée de bras, de jambes et de corps qui occasionna de nouvelles chutes. Il était impossible de se tenir debout, on étouffait, criait dans le noir, s’écrasait, chacun se défendait comme il pouvait, la panique s’empara de tout le monde et on se mit à lutter sauvagement pour gagner un peu de place, un peu d’air. Quelqu’un brandit même un couteau pour défendre sa place, hurlant comme un forcené. D’autres se jetèrent les uns sur les autres. Puis quelqu’un réussit à rétablir le calme. Nous nous comptâmes, et il apparut que nous étions cinquante-six individus dans une voiture prévue pour quarante-huit. Il fut décidé que huit d’entre nous, les plus âgés et les plus faibles, pourraient rester assis tout le long du trajet, adossés à la paroi. Les autres pourraient s’asseoir à tour de rôle toutes les deux heures. Dès que le train se mit en marche, notre situation s’améliora un peu, et surtout on respira mieux. »

Mais étant donné la longueur du voyage, la chaleur devint insupportable, l’air saturé devint irrespirable, sans parler du problème des déjections. Le train s’arrêtait bien de temps en temps, mais les portes demeuraient fermées. Il leur était impossible de savoir où ils se trouvaient. Les fentes étroites dans les parois de bois permettaient tout au plus de deviner les contours d’une gare. D’après le soleil, le train se dirigeait vers le sud, bien qu’il prît souvent aussi la direction de l’ouest ou de l’est. Vers minuit, il fit une courte halte à Montauban. Pour la première fois depuis leur départ, on ouvrit les portes et on leur donna du pain et de l’eau. Le lendemain, alors que la chaleur était à son comble, ils purent reconnaître la silhouette de Carcassonne, et neuf ou dix heures plus tard ils entrèrent enfin en gare d’Elne, à quelques kilomètres à l’ouest de Saint-Cyprien.

 

*

 

Sur la carte routière de la France, je suis le tracé de la ligne de chemin de fer. D’Anvers à la frontière, en passant par Lille et Arras, il faut compter environ trois cent quatre-vingts kilomètres pour atteindre Paris. Combien d’heures le train mit-il pour contourner Paris ? Dans quel sens ? Par l’ouest ? Par l’est ? Quelle ligne de chemin de fer a-t-il suivie vers le sud ? Est-il passé par Orléans ? ou Nevers ? Le premier arrêt d’une certaine durée eut lieu au Vigan. Paris-Le Vigan, cela fait environ sept cent vingt kilomètres, estimation approximative, parce que j’ignore comment le train est parvenu au Vigan, au cœur des Cévennes. La ligne de chemin de fer passe obligatoirement par Alès, mais en venant d’où ? De Nîmes ? ou d’Aubenas ?

En partant du Vigan, le train doit nécessairement repasser par Alès, il n’existe pas d’autre ligne. Et ensuite ? En direction de l’ouest, vers Montauban, il y a plusieurs possibilités. Suivre la côte, le long de la Méditerranée, serait le chemin le plus court. En tous les cas, cela mènerait directement à Perpignan, puis à Elne et Saint-Cyprien. Cependant, le train s’est arrêté à Montauban, au nord de Toulouse. Pourquoi ce long détour de presque quatre cents kilomètres ? Et pour finir, le trajet Montauban-Elne, en passant par Carcassonne, soit environ trois cent cinquante kilomètres.

Je fais le compte. L’un dans l’autre, le train dans lequel se trouvait mon père a parcouru presque deux mille kilomètres pendant ces journées de mai de l’année 1940. Combien lui a-t-il fallu de jours pour cela ? Le trafic ferroviaire, dans le même état de confusion que le pays tout entier, que sa population et son gouvernement, fonctionnait mal. Dans ce chaos généralisé, on semblait ne pas savoir dans quelle direction expédier ces milliers d’émigrés.

 

*

 

Elne était le terminus. De là à Saint-Cyprien il n’y avait plus rien, aucune liaison ferroviaire, ni aucune route non plus. Des roseaux sur une terre marécageuse qu’aucun chemin ne parcourait, un désert de sable, et enfin la Méditerranée.

Trois trains de marchandises en tout, cent cinquante wagons, s’arrêtèrent en gare d’Elne. La tête du convoi se trouvait bien au-delà de la gare et les derniers wagons se perdaient dans les champs. Un peloton de soldats descendit du train et prit position sur le quai. Plusieurs camions stationnaient près des voies. Des plaintes, des gémissements et des cris s’élevèrent des wagons plombés, s’amplifiant progressivement. De la rumeur qui montait ainsi, deux syllabes se détachaient, toujours plus nettes : « De l’eau ! » Enfin on ouvrit les portes. Des cartons, des paquets, des étuis et des valises furent jetés sur le quai. Les passagers, épuisés, descendirent les hautes marches avec peine. La confusion, le bruit étaient indescriptibles. On n’entendait presque pas de français, mais, en revanche, un mélange d’allemand, de tchèque, de polonais, de hongrois, de russe. Les soldats donnaient des ordres qui étaient à peine suivis. Ils hurlaient en vain : « En avant, en avant, en colonne par trois ! » Enfin, les premiers camions quittèrent la gare, pleins à craquer. Le transport jusqu’au camp dura des heures, car les camions durent faire d’innombrables allers et retours. Sur le simple chemin de sable, ils n’avançaient qu’en patinant, et au pas.

Le camp d’internement, déjà reconnaissable de loin à cause des barbelés, donnait directement sur la plage et se composait de blocs séparés (les îlots), d’environ cent mètres sur soixante-dix chacun, regroupant plusieurs baraquements. Au sud on distinguait les Pyrénées, à l’ouest les eaux gris-vert de la lagune. Sur trois côtés, les îlots étaient ceints d’une double rangée de barbelés ; le quatrième côté, à l’est, était bordé par la Méditerranée, dont les prisonniers ne purent profiter qu’après l’armistice. Des baraquements de fortune avaient été construits à titre provisoire, de simples planches de bois maintenues entre elles par du papier goudronné, sans poutres ni chevrons. Le sable s’insinuait immédiatement dans les chaussures et les vêtements, mais se révélait aussi fort utile, parce qu’il n’y avait ni savon ni papier hygiénique.

Toujours est-il que les nouveaux arrivés purent disposer au moins de ce « confort ». Lorsque, à l’hiver 1938-1939, à la fin de la guerre civile, les Espagnols, des hommes, des femmes, des enfants, épuisés par les combats et à demi affamés, blessés pour nombre d’entre eux, avaient déferlé sur la frontière, les autorités françaises les avaient rassemblés et encerclés de barbelés. Des centaines moururent de froid, de faim, des suites de leurs blessures, parce qu’il n’y avait ni eau potable ni la moindre installation sanitaire. On leur jetait du pain depuis les camions directement dans le sable.

Et de même, pour les deux à trois mille nouveaux venus de Belgique, la vie dans le camp était à peine mieux organisée. Dans les premiers temps, ils durent dormir à même le sable ; heureux ceux qui possédaient des draps. Pour tout oreiller ils avaient le sable, tassé avec les mains. Les hommes durent d’abord s’habituer à dormir dans un espace réduit avec leurs compagnons de captivité. Ils ne cessaient de se réveiller mutuellement par leurs ronflements, leurs toux, leurs murmures, leurs gémissements et les cris de leurs cauchemars. Les nuits étaient courtes. Dès que le soleil brillait, les planches de bois et le papier goudronné chauffaient tellement que les baraques se transformaient en fours. Au bout d’environ une semaine, on apporta des bottes de paille, qui, certes, améliorèrent le couchage, mais introduisirent une nouvelle plaie dans le camp : les poux. Les démangeaisons prenaient dans le cou, aux aisselles, et dans la région de l’aine. En quelques heures, la démangeaison s’intensifiait pour bientôt devenir insupportable. Penchés sur leurs vêtements, les hommes passaient leur temps à chercher les poux et, plus important encore, les lentes. Mais ce désagrément, corrélatif de l’apparition des poux, n’était rien comparé au danger que représentait la propagation des microbes qu’ils véhiculaient.

Les toilettes consistaient en de petites estrades construites sur des barils de pétrole, auxquelles on accédait par une échelle. Seuls ceux qui n’étaient pas sujets au vertige et dont l’odorat était peu délicat osaient grimper aussi haut. Cela expliquait le grand nombre de ceux qui restaient sur la terre ferme, et les essaims de mouches qui bientôt vinrent s’ajouter au fléau que représentaient les poux.

La ration de pain que l’on distribua aux internés les premiers jours était piquée de moisissure. Certains en réservèrent la moitié pour le lendemain – Dieu seul savait quand on leur redonnerait du pain –, pour ensuite devoir constater que les précieuses provisions avaient été mangées par les rats. Même plus tard, l’approvisionnement ne s’améliora guère. L’administration française du camp faisait venir, de Perpignan tout proche, des fruits et légumes abîmés, ramassés à la pelle après leur mise au rebut à la fin du marché. Le jour de leur arrivée, les internés tentèrent d’étancher leur soif aux robinets jalonnant les nombreuses conduites d’eau qui passaient dans le sable entre les baraquements. Le lendemain, ils s’aperçurent qu’ils avaient bu de l’eau non potable. Beaucoup attrapèrent le typhus. Les puces et punaises aggravèrent le risque de contamination. Des centaines d’entre eux en moururent. La dysenterie et la malaria sévirent, conséquences des mauvaises conditions d’hygiène et du manque de nourriture. Malgré la chaleur, les internés se bandaient chaudement le ventre pour apaiser les douleurs. À part un peu d’aspirine, il n’y avait pas de médicaments. L’aide la plus efficace vint des internés eux-mêmes, comme beaucoup d’autres choses dans ces camps dominés par le chaos. Un pharmacien allemand réussit à fabriquer du charbon animal avec les déchets osseux provenant de la cuisine du camp :

« Je trouvais dans le camp tout ce dont j’avais besoin. La matière première, les déchets osseux, je pouvais les obtenir à la cuisine du camp. Sinon, j’avais besoin de boîtes de conserve vides, d’une paire de pinces, d’un clou, d’un poêle et d’un moulin à café. La marche à suivre pour la fabrication était la suivante. On perce deux trous avec le clou, près du bord supérieur d’une boîte de conserve vide ; on remplit la boîte de déchets osseux provenant de la cuisine. Puis on fixe le couvercle rond détaché de la boîte avec un fil de fer fort passé dans les trous – ainsi, les gaz émis par la “distillation sèche” peuvent ensuite s’échapper et brûler dans le four, mais les trous sont trop petits pour risquer la combustion du charbon obtenu.

Avec un autre morceau de fil de fer (en forme de crochet), on descend la boîte ainsi préparée dans le feu d’un poêle allumé avec du charbon (dans la cuisine du camp). Au bout d’une heure ou deux, les os sont complètement carbonisés. On peut savoir que la distillation sèche est terminée lorsque plus aucun gaz ne s’échappe du bord de la boîte pour ensuite brûler dans le poêle. On sort alors la boîte du poêle avec le fil de fer, et on la pose sur une tôle pour qu’elle refroidisse. Lorsque le tout est complètement froid, on ouvre la boîte. Le charbon d’os, noir comme de la poix, friable, est alors moulu en poudre fine avec le moulin à café, et la “médecine” est prête. On la mettait dans des récipients ou des sacs appropriés, et le service de santé pouvait alors en disposer. »

Les internés ne tardèrent pas à créer leur propre administration, parce que l’administration française du camp était irrémédiablement débordée. Ils tentèrent de mettre de l’ordre dans ce chaos, prenant en charge la distribution de la nourriture et les soins donnés aux malades. Heinz, dont beaucoup se souvenaient encore de l’activité au sein du « comité juif » d’Anvers, fut élu au Douzième Comité, comme on l’appelait, et s’occupait de l’aide médicale autant que faire se pouvait. « Quand quelque chose n’allait pas, ils s’en prenaient aussi à moi : “Vous êtes un drôle de docteur !” »

Entre-temps, il avait découvert dans le camp l’oncle Fritz[5], le frère de sa mère. Celui-ci avait, au cours d’une odyssée semblable à la sienne, été expédié de Bruxelles à travers toute la France, et sa situation n’était en rien plus enviable, excepté que sa femme Blanka l’avait suivi, avait loué une chambre à Perpignan et lui rendait visite au camp aussi souvent que possible, apportant vêtements et nourriture. Heinz, par contre, était sans nouvelle aucune de sa femme, Suzy[6]. Désespérément, il tentait de prendre contact avec elle. Il envoyait des lettres en Angleterre, en Amérique, et à des parents en Hongrie. Le service de recherche de la Croix-Rouge ne fonctionnait pas encore correctement dans ces camps de transit établis à la hâte.

Par certaines de ses connaissances qui venaient de Belgique, il apprit qu’au cours de ces jours décisifs qui suivirent le 10 mai 1940, les femmes des prisonniers avaient essayé de rejoindre Ostende et de se sauver en embarquant sur un bateau en partance pour l’Angleterre. Dans une lettre envoyée à son frère Max en Amérique, il écrit :

« Mon cher Max [7],

La lettre que je t’ai écrite est partie hier, et aujourd’hui Muschi [Blanka] arrive avec l’argent que tu as envoyé – cependant, sans la lettre dont tu fais mention (peut-être se trouve-t-elle aux Bermudes). En ce qui concerne l’argent, je dois te dire ceci : on a perçu 645 francs, Muschi m’a glissé dans la main “généreusement” 300 francs, l’American Express aurait retenu 20 francs, elle a décompté 25 francs pour les frais de port aérien qu’elle avait avancés, et elle a honnêtement partagé le reste, n’est-ce pas ? Sans lettre de toi, il n’y avait rien à objecter, parce qu’il était impossible de deviner à qui tu destinais l’argent. Pour ta gouverne, je voudrais ajouter ceci : Muschi et Fritz sont eux aussi dans le besoin, aucune opportunité de gagner de l’argent ne se présentera dans un proche avenir, non plus que celle de récupérer l’argent ou les bijoux qui sont restés en Belgique – si donc il t’est possible, sans que cela te cause une quelconque gêne, de leur envoyer de l’argent à eux aussi, alors fais-le ! Toujours est-il que leur situation se différencie présentement de la mienne pour les raisons suivantes. Muschi a retiré de la vente de son face-à-main environ 1 000 francs, dont il reste encore à peu près la moitié. Avec la différence, elle a acheté pour elle et Fritz des vêtements, des chaussures, du linge, etc., et nous apporte une ou deux fois par semaine des provisions, et aussi elle paie son loyer et subvient à ses propres besoins à Perpignan. Bien sûr, elle touche en plus l’allocation mensuelle : pour elle et Fritz, environ 100 francs par semaine !… Au fait, pourrais-tu au moins m’envoyer quelques livres médicaux (anglais) ? Par exemple un almanach médical, diagnostique et pharmacologique, comme on en trouve à Vienne en livre de poche pour quelques schillings. Ce serait vraiment une aubaine si tu pouvais faire cela.

Ou bien une revue, par exemple le Reader’s Digest américain. Quant à ma femme, absolument aucun indice, malheureusement, au sujet de l’endroit où elle peut se trouver. J’en suis très malheureux. S’il n’y avait pas ici cette épidémie de typhus et de malaria et suffisamment de travail pour que dans la journée au moins on n’ait pas le temps de penser, ce serait encore pire. Ne m’en veux pas de t’avoir rapporté les choses avec une telle profusion de détails pour ce qui est de l’argent et de Muschi – je ne suis pas mesquin, je pense que tu le sais –, mais tu connais Muschi ! Sois chaudement remercié pour ton envoi et écris s’il te plaît à nouveau bientôt, et souvent et avec force détails – tout ce que j’ai eu de toi depuis le 10 mai, ce sont deux télégrammes.

Je t’embrasse de tout cœur.

Heinz

Mes sincères amitiés à ta femme ! »

Après la capitulation de la France le 22 juin 1940, les Allemands devinrent actifs. Ils envoyèrent des commissions sur les lieux où des Allemands étaient détenus, munies de listes précises sur lesquelles figuraient le nom de leurs propres hommes, avant tout des espions de la « cinquième colonne », mais aussi des exilés politiques. Dans un rapport de la commission présidée par le conseiller de légation Ernst Kundt [8], relatif aux camps de la France non occupée et établi après une visite effectuée au « Camp de St Cyprien près d’Elne, 15 km au sud-ouest de Perpignan (Pyr.-Orient.) les 12 et 13.08 », il est indiqué en termes laconiques : « Nombre total des internés : 2 595 Allemands du Reich, dont 296 Aryens. »

« La commission arriva à l’heure et comme prévu dans une voiture d’état-major, accompagnée de plusieurs véhicules apparemment civils. Elle était composée d’environ huit hommes. Ils firent défiler devant eux, en l’espace de trois heures, à peu près mille cinq cents personnes. Aucun de nous ne fut oublié. En une longue file, nous passions devant les officiers qui, assis à une table, vérifiaient notre identité. Ils nous examinaient avec arrogance et dédain et comparaient nos déclarations avec les listes de personnes recherchées. Parmi les visiteurs se trouvaient surtout deux généraux et leurs ordonnances, tous vêtus de magnifiques uniformes. Évidemment, les mieux informés d’entre nous ne regardaient pas tant les généraux avec toutes leurs décorations que les deux individus qui se tenaient derrière eux.

Leur mise et surtout leur mine les trahissaient, révélant des envoyés de la Gestapo. L’un d’eux nous assura : “Nous vous connaissons tous – y compris ceux qui se sont cachés. Nous les attraperons le moment venu, comme vous tous, du reste.” Les véritables membres de la cinquième colonne partirent avec eux, et nous, les véritables amis de la France, restâmes internés dans le camp. »

Cependant, Heinz et son ami Hans Mayer étaient fort désireux de quitter le camp au plus vite pour retourner en Belgique, même s’ils couraient là-bas le risque de tomber entre les mains des Allemands. Ils étaient tenaillés par l’inquiétude quant au sort de leur femme, et tout changement leur paraissait préférable à l’inaction dans ce camp de désolation. Lorsque la commission allemande demanda aux internés lesquels, parmi eux, voulaient retourner en Belgique, ils se firent inscrire. Fin août 1940, ils se trouvaient de nouveau dans un train qui les conduisait vers une destination inconnue.

« Nous nous sommes dit : “Où que nous parvenions, ce ne pourra pas être pire qu’ici.” Nous ne pouvions pas survivre à l’hiver, au bord de la mer, avec les vêtements dans lesquels nous avions été arrêtés, sans valise, rien. Ils ont pris tous ceux qui le voulaient, ainsi que quelques-uns qui ne le voulaient pas, et ont mis tout ce beau monde dans un train. Mais personne n’est arrivé en Belgique. »

Dans le camp d’internement sur la plage de Saint-Cyprien, le nombre des internés avait entre-temps atteint les quatre mille. À un moment donné, en septembre, le camp fut presque totalement détruit par une terrible inondation. Un important glissement de terrain dans les Pyrénées avait obstrué le lit d’une rivière et causé une retenue d’eau qui se transforma en un fleuve impétueux, lequel déferla sur toute la plaine entre Perpignan et la côte. En outre, il y eut une marée d’une amplitude exceptionnelle, ce qui renforça l’effet dévastateur des eaux. Le camp fut réparé avec des moyens de fortune pour tenir quelques jours, le temps nécessaire pour trouver aux internés une place dans d’autres camps. Fin octobre, il fut définitivement désaffecté.

 

*

C’est le soir et je me promène le long de la plage. Des lambeaux de sacs en plastique, des gobelets vides, écrasés, des pailles, des papiers d’emballage de glaces froissés, des morceaux de pain, des trognons de pommes, des râpes de raisin, une sandale en plastique esseulée, les restes d’un chapeau de paille sont disséminés sur le sable retourné, foulé par des millions de pas. La plage est presque déserte. Deux femmes, vêtues des pieds à la tête, sont assises et surveillent de jeunes enfants qui courent vers la mer avec leurs petits seaux, prennent de l’eau, la déversent sur le château de sable, bâtissent, courent encore vers la mer avec leurs seaux, les remplissent et ainsi de suite, inlassablement.

D’après la description du maire de Saint-Cyprien-Plage, le camp d’internement devait se trouver à peu près ici. Je m’assieds sur le sable, laisse les vagues me lécher les pieds, et regarde la mer. J’essaie de m’imaginer le camp : les baraquements, les barbelés, la vermine. Les hommes dans leurs vêtements usagés, barbus, négligés, pâles, désespérés, amaigris, malades. Où ont-ils enterré les morts ? Y a-t-il un cimetière ? Je n’ai nulle part vu de plaque commémorative, le camp a sombré dans l’oubli.

Sur la place principale – des cafés, côte à côte, remplis de gens bronzés et ivres de soleil, qui ont passé la journée sur la plage et maintenant se font servir des rafraîchissements et de délicieux repas, tous les commerces sont encore ouverts, faisant étalage de leurs marchandises – je cherche également en vain une plaque commémorative. Où pourrait-elle bien avoir été posée ? Je ne peux pas comprendre qu’il n’y ait plus rien pour évoquer le souvenir du camp d’internement.

 

*

 

Le train dans lequel se trouvait Heinz n’allait pas en Belgique, mais se dirigeait vers l’ouest, et il s’arrêta finalement à Bordeaux.

On conduisit les hommes dans une caserne, qui avait manifestement été abandonnée en toute hâte. Par bonheur, les magasins étaient bien fournis en uniformes et couvertures, ainsi que Heinz ne tarda pas à le découvrir.

La guerre battait son plein, l’Allemagne avait commencé à attaquer l’Angleterre, des avions militaires survolaient Bordeaux. Il y eut des rumeurs selon lesquelles les Anglais ripostaient victorieusement et que la guerre serait bientôt finie. Mais Heinz était plus au fait que cela :

« Rien que des balivernes, je n’y ai jamais cru. Au contraire, j’ai su qu’une longue période d’internement en camp m’attendait. Nous ne resterions pas dans cette caserne. Où que nous allassions, armé comme je l’étais, avec mes vêtements d’été et mes chaussures en lambeaux, je n’y survivrais pas. Alors je me suis équipé pour l’hiver avec des pièces d’uniformes. Un camarade, qui avait fait la guerre d’Espagne, m’a appris comment fabriquer des chaussettes russes avec du drap d’uniforme pour remplacer les chaussures. »

 

*

Je me promène dans Bordeaux, à la recherche de la caserne dans laquelle mon père fit halte à l’automne 1940, sur le chemin d’un camp d’internement à un autre.

De larges boulevards, richement aménagés, bordés de hauts immeubles bourgeois aux couleurs claires ; des jardins publics bien entretenus, avec de vieux arbres dont les branches proéminentes dispensent une ombre généreuse ; des pelouses vertes ; des massifs de fleurs éclatants de couleurs ; les Bordelaises en promenade, sur d’étroits canaux, à bord d’embarcations de bois démodées. Avant que le trafic bruyant et puant de cette grande ville ne me rende folle, je gare la voiture dans un parking souterrain.

Au centre, une zone piétonne. Des boutiques de luxe, regorgeant de ravissants vêtements et de chaussures à la mode, des restaurants élégants et des terrasses de cafés, un établissement de restauration rapide McDonald’s au beau milieu de ce faste urbain.

De nombreux magasins d’antiquités, les meubles ouvragés, l’argenterie étincelante, les bibelots fragiles, si précieux que le prix n’en est pas mentionné. Dans une gigantesque librairie aux multiples entrées, on s’occupe de moi sans aucune aménité. J’achète malgré tout des livres sur le mouvement local de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale.

Un policier surveille un bâtiment officiel. Pour lier conversation, je m’enquiers de la situation d’une rue. Comme il me répond avec amabilité, je continue à le questionner. Saurait-il où pouvait se situer une ancienne caserne dans laquelle des réfugiés ont été hébergés en octobre 1940 ? Il est serviable, il réfléchit, va chercher sa femme, qui est de service dans la loge du gardien. Ce pourrait être la caserne Palmer, au sommet de la colline des hauts de Cenon, derrière la gare. Ils ne sauraient me dire s’il existe encore des bâtiments anciens ; actuellement, une base d’aviation militaire y serait installée.

Je ne tarde pas à découvrir la caserne Palmer. Elle se situe, contre toute attente, dans un quartier agréable, est entourée de villas et de jardins. C’est par hasard que je découvre l’entrée de la base d’aviation. À travers la clôture métallique, je distingue des baraquements en pierre, bas et modernes, et des antennes de radar. Partout, des doubles ou triples rangées de barbelés.

Je sonne. Un moment après, l’une des deux portes d’acier s’ouvre brièvement, pour se refermer tout de suite. Plusieurs secondes passent, la porte s’ouvre de nouveau lentement, je la pousse – et me retrouve à l’intérieur. « À l’intérieur », cela signifie un petit couloir dans lequel je peux tout juste faire deux pas en avant et en arrière. Derrière moi, la double porte d’acier s’est refermée immédiatement ; face à moi s’en trouve une autre, bien verrouillée. Durant la demi-heure que dureront mes investigations, je ne vais pas quitter ce couloir protégé par l’acier. À gauche, au travers de barreaux étroitement serrés, je peux jeter un coup d’œil sur le terrain de la caserne. Des militaires, dans un seyant uniforme bleu marine, se déplacent avec plus ou moins de hâte sur les pelouses bien entretenues et les chemins de gravier clair. De petits véhicules électriques filent à toute allure sur d’étroites bandes d’asphalte. Il s’en dégage une impression de sérénité, presque comme dans un village de vacances.

À ma droite, la jeune sentinelle, assise dans son poste de garde aux murs d’acier, me regarde d’un air interrogateur à travers la vitre probablement blindée.

Je raconte mon histoire : mes parents réfugiés pendant la guerre, je recherche leurs lieux de séjour. J’aimerais qu’il me dise si, pendant la guerre, il existait aussi une caserne ici. Il secoue la tête, il n’en sait rien, mais il va informer son officier de semaine. Il téléphone, j’attends dans ma cage. Bientôt, deux militaires à bicyclette s’approchent du poste de garde – un homme entre deux âges et une jeune femme. Ils descendent de vélo, doivent se soumettre à la même procédure d’ouverture et de fermeture de la porte d’acier ; cette fois, il s’agit de la porte intérieure, qui jusque-là n’a pas bougé. Maintenant, ils se tiennent tous deux avec moi dans l’étroit couloir entre les deux portes d’acier et tentent de répondre à mes questions. Ils se concertent, la jeune femme, l’adjudante de semaine, avec vivacité, et l’homme, originaire du sud de la France, avec bonhomie. Non, il ne leur est vraiment pas possible d’imaginer qu’une caserne ait existé ici avant, toutes les constructions sont récentes, je le vois bien. S’agissait-il d’une base de l’armée de terre ou de la marine ? s’enquièrent-ils, mais pour faire aussitôt des gestes de dénégation avec un sourire de commisération : comment, en effet, pourrais-je bien savoir cela ?

Le petit soldat, dans son poste de garde blindé, fait apparaître comme par enchantement un plan de Bordeaux. L’adjudante de semaine marque à différents endroits, sur les indications de son officier de semaine, l’emplacement d’anciennes casernes : à la gare principale de Saint-Jean, aux abords de la Garonne, à la Maison du vin. De charmants gribouillis ici et là, parce qu’elle fait des cercles plutôt que des croix. Un de leurs supérieurs, un général ou un maréchal, ne pourrait-il me renseigner sur cette caserne ? Le lieutenant secoue la tête, il n’y a pas de maréchal chez eux, et l’adjudante de semaine de me dire, sceptique, que je peux naturellement écrire au ministère de la Défense, mais qu’avant la dixième lettre je n’obtiendrai probablement pas de réponse, et que pour ce qui serait de sa valeur… Elle laisse sa phrase en suspens.

Dès que je prends congé, le même impressionnant mécanisme d’ouverture et de fermeture que pour pénétrer dans la base se met en branle. Ouverture de la première porte blindée, fermeture, ouverture de la seconde porte blindée, je fais un pas au-dehors, la porte claque derrière moi en reprenant sa place dans son chambranle métallique.

En réponse aux courriers que j’ai adressés au ministère des Armées et au ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre, ce dernier m’informe que ma demande aurait été transmise à leur service d’archives à Caen. Deux jours plus tard, je reçois aussi la réponse du ministère de la Défense :

 

 

« Madame,

Vous m’avez demandé des renseignements concernant l’internement de votre père dans une caserne de Bordeaux en juillet-août 1940. Il me faut malheureusement vous informer de ce que le département historique du ministère de la Défense ne dispose d’aucune archive relative aux camps d’internement, ces derniers ayant en effet été administrés par le ministère de l’Intérieur. Les archives de ce ministère sont consultables aux Archives nationales.

Veuillez agréer… »

Deux mois et demi plus tard, je reçois trois autres réponses négatives de divers services d’archives du ministère des Anciens Combattants et Victimes de guerre – mes indications seraient trop imprécises, il n’existerait pratiquement plus de documentation –, jusqu’à ce qu’enfin atterrisse sur mon bureau une lettre en provenance de la préfecture des Pyrénées-Atlantiques, à Pau, contenant six copies d’attestations qui concernent mon père et qui émanent des camps d’internement de Saint-Cyprien et de Gurs. Cependant, aucune information sur la caserne de Bordeaux [9].

 

*

 

Un certain jour d’octobre, les réfugiés durent se rassembler tôt le matin. Chacun put emporter ce qu’il avait sur lui.

Heinz était maintenant mieux équipé pour résister à la saison d’hiver. Il avait confectionné, avec des couvertures, plusieurs couches de vêtements chauds, avait déchiré de longues bandes dans des pièces d’uniformes pour se constituer une réserve de chaussettes russes.

On les emmena en camion à la gare la plus proche, les rares passants dans la rue s’arrêtaient pour regarder le convoi. Les internés ignoraient toujours où on allait les conduire. Ils avaient abandonné tout espoir d’atteindre la Belgique. Lorsque, le soir venu, harassés, ils descendirent des wagons à Oloron-Sainte-Marie, ils virent de la neige sur les cimes des Pyrénées.

Vers le 20 octobre 1940, Heinz et 3 869 autres hommes entrèrent au camp d’internement de Gurs, le plus grand et le pire de tous.


[1]. L’auteur est la fille de Heinz Pollak et d’Ilse Leo.

[2]. Le 10 mai 1940, la Belgique est envahie par l’armée allemande. Le matin même est organisée l’arrestation des étrangers « nationaux ennemis » ; parmi eux, une majorité de réfugiés juifs originaires des territoires du IIIe Reich. Tous les hommes de dix-sept à soixante-cinq ans citoyens allemands ou apatrides d’origine allemande sont soit sommés de se présenter dans les commissariats, soit arrêtés dans la rue.

[3]. Expression employée durant la guerre civile d’Espagne (1936-1939) pour désigner les partisans nationalistes qui aidaient secrètement les quatre colonnes franquistes assiégeant la capitale. En 1939-1940, cette expression fut reprise pour dénoncer l’action de petits groupes de « civils » allemands, armés, qui s’infiltraient dans les files de réfugiés venant de Belgique ou du Luxembourg en France, provoquant ainsi la panique et la désorganisation.

[4]. Hans Mayer, alias Jean Améry (1912-1978), écrivain et essayiste autrichien.

[5]. Fritz Lewinsohn, frère d’Ella Lewinsohn-Pollak. Blanka Lewinsohn est sa femme.

[6]. En 1938, Heinz avait épousé Susanne Breiner (Suzy), qui disparut lors de l’invasion de la Belgique par l’armée allemande.

[7]. Max Pollak est le frère cadet de Heinz. À la date de la lettre, Max a réussi à émigrer aux États-Unis.

[8]. Mission Kundt : la commission d’armistice allemande de Wiesbaden (Waffenstillstandskommission, WAKO) est chargée de l’application de l’armistice du 22 juin 1940 avec la France. Elle décide d’envoyer dans le courant du mois de juillet une commission d’enquête dans les camps d’internement du sud de la France, pour vérifier la situation matérielle des internés, faire libérer ceux qui souhaitaient rentrer en Allemagne, et contrôler l’application de l’article 19 de la convention d’armistice, c’est-à-dire dresser la liste de ceux dont le Reich désirait qu’ils lui soient livrés par le gouvernement de Vichy.

[9]. Note de l’auteur : alors que je révise mon texte pour la dernière fois – nous sommes aujourd’hui en 2009 –, les archives que j’ai pu explorer ces dernières années ont infirmé les souvenirs de mon père. Il semble que ce soit le convoi l’amenant d’Anvers en mai 1940 qui se soit arrêté à Bordeaux avant de reprendre l’itinéraire vers Toulouse, puis vers Saint-Cyprien.





















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  3 comments for “Nous étions indésirables en France : 1940. Camp d’internement de Saint-Cyprien et Bordeaux

  1. Isabel Schmidt
    26 février 2013 at 7 h 29 min

    Votre récit m’a beaucoup intéressé, et je vous en remercie. En effet, mon grand-père, juif allemand, avait été interné dans le même camp. Il a écrit un journal que je viens de retrouver, et j’ai essayé d’en apprendre plus. C’est comme ça que je suis tombée sur votre histoire. Ce que je n’ai jamais compris, c’est pourquoi les Belges ont arrêté des juifs allemands qui s’étaient enfuis en Belgique…

    • Jewishtraces
      26 février 2013 at 7 h 36 min

      Les Belges comme les Français et les Britanniques avaient considéré dès septembre 1939 les Allemands et ex-Autrichiens comme de potentiels ennemis /espions de la 5e colonne. La surveillance policière dans toute l’Europe de l’Ouest des réfugiés Allemands est très importante. Les arrestations du 10 mai étaient planifiées ce qui semble le plus étonnant reste le transfert en France qui jusqu’à présent n’est pas expliqué par des sources d’archives administratives.

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