Plus qu’un nom dans une liste : Joseph Kukawka

Hier encore , je ne connaissais rien d’eux, Joseph, Estelle et leurs enfants ont vécu quelques mois dans le village de Saint-Maurice-de Gourdans dans l’Ain. Je vis à 500 m à vol d’oiseaux de ce village et ce matin en relisant une série d’archives le nom du village apparaît comme lieu d’assignation à résidence du couple. J’ai déroulé le fil des archives en plus de quatre-vingt documents et quelques photographies voici un bout de leur histoire.

Joseph Chaim Kukawka est né à Zambrow, Pologne le 7 juin 1896 ; lors de son audition par le Maréchal des Logis Planche de la brigade de Meximieux le 28 novembre 1941 il déclare avoir deux enfants et être marié à Estera. : « Le 26 septembre 1941 j’ai quitté mon domicile à Paris 83 avenue d’Orléans, 11e pour venir à Lyon ou j’ai résidé jusqu’au 5 octobre. Depuis deux jours je suis à Saint-Maurice-de Gourdans où je suis en location chez Monsieur Plantier. C’est du reste volontairement que je n’ai pas que je n’ai pas fait viser mon départ pour éviter d’être envoyé dans un camp de concentration… »

Joseph mentionne qu’il est là avec ses deux enfants qu’Estera est à Paris et exploite un magasin de mode. Le gendarme note que le tampon JUIF est apposé sur la carte d’identité d’étranger de Joseph.Dans un document du 15 juillet 1942 Estera est autorisée à séjourner dans la commune, arrêtée un mois plus tôt lors d’un contrôle de train à Genouilly , lors de son passage en zone libre elle est envoyée dans l’Ain par le préfet de Saône et Loire

A la même période les frères de Joseph étaient à Beaune la Rolande avec leurs épouses et leurs enfants, arrêtés lors des rafles du 16-17 juillet 1942 ils sont déportés par le convoi 22.

De juillet 1942 au début de l’année 1943 la famille Kukawka est à St Maurice puis ils quittent la commune sans signaler leur départ, recherchés, les autorités signalent leur séjour à Lyon où Joseph aurait séjourné seul et travaillé à nouveau comme coiffeur. Ils sont ensuite signalés dans l’Isère, arrivant à Sassenage dans la banlieue de Grenoble cherchant à rejoindre la zone italienne et à passer en Suisse.

Je n’ai pas trace de l’arrestation de Joseph mais les circonstances de la constitution du convoi 73 sont connues ainsi que le destin de ces hommes (878) dont seuls 23 sont revenus de déportation.Jacques et Pierre Kukawka ont participé à la rédaction d’un ouvrage à la mémoire des déportés du convoi 73.

 

 

Joseph et Estera Kukawka

______________________________________

 

Notre père, Chaïm Juszek (Jucbk), est né à Zambrow, en Pologne, le 15 novembre1896. Il était le fils de Morko Abramovitch Kukawka, né en 1861, tailleur, et de Mindla Yukhvad, née Sokol, née en 1866.

Il a été coiffeur durant sept années à Venise, puis à Paris dans l’entre-deux-guerres. Notre mère, Estera (Stella) Kestenbaum est née à Varsovie le 21 août 1901 , fille de Rachmil Kestenbaurn, ouvrier, et de Blurna Machenbaurn, tous deux domiciliés à Varsovie.lle était commerçante, d’abord chapelière puis dans la fourrure avant la guerre, et à la tête de divers magasins de confection au lendemain de la guerre et jusqu’à son décès,le 15 juin 1985.Nos parents sont arrivés en France dans les années vingt pour fuir les pogroms de Pologne, considérant, comme de nombreux Juifs polonais, que la France était le pays de la liberté et des droits de l ‘homme. Ils étaient tous deux commerçants, assez aisés. Ils se sont mariés le 27 mars 1928 à Paris et ont eu quatre enfants :

Ginette, née le 13 février 1928, morte d’une méningite en 1936, Roger, né le 28 mai 1930, mort d’une maladie de cœur le 2 juin 1977 Jacques, né le 10 mars 1939, Pierre, né le 3 avril 1943

 

 La guerre

 

Une grande partie de la famille, près de quarante personnes, a été décimée par les nazis, soit sous les bombardements (à Lyon notamment) soit en camps de concentration, y compris notre grand-mère, alors âgée de quatre-vingts ans. Nos parents se sont séparés durant la guerre pour éviter les arrestations collectives. Notre père s’est engagé dans la Légion étrangère, au début de la guerre, puis s’est retrouvé dans différentes villes de la région lyonnaise et grenobloise, et notamment à Sassenage, près de Grenoble. Notre mère faisait la navette entre Paris et Lyon ou Grenoble, dans des conditions extrêmement périlleuses, avec de faux papiers, au nom de Banet.

Nos parents avaient décidé de passer en Suisse où les familles juives étaient accueillies pendant la guerre. Notre père s’était rendu à Chambéry un jour de mai 1944 avec notre frère aîné, Roger, âgé de quatorze ans, et Jacques, âgé de cinq ans. Ils devaient rester tous les trois dans l’arrière-salle d’un café, près de la gare, en attendant que notre mère les rejoigne en fin d’après-midi avec Pierre, âgé d’un an. Mais souhaitant prendre l’air et fumer une cigarette, notre père est parti seul faire un tour dans les rues de Chambéry. Il a été arrêté peu après par la milice française. Roger et Jacques, inquiets de sa longue absence, sont alors partis à sa recherche, heureusement sans le trouver.

Lorsque notre mère est arrivée à Chambéry, l’arrestation avait déjà eu lieu. Le passeur, qui devait emmener toute la famille en Suisse, a insisté pour que notre mère et ses trois enfants partent comme convenu par un train de nuit. Notre mère a refusé de partir sans son mari. Un ami de la famille, M. Sosnovicz, est allé se renseigner et a découvert que notre père se trouvait dans les locaux de la Gestapo. Il avait sur lui de faux papiers au nom de Banet, mais aussi un reçu de la consigne de la gare où il avait laissé son sac à dos dans lequel se trouvaient ses véritables papiers, nécessaires à l’installation de la famille en Suisse.

Notre mère s’est alors réfugiée près de Lyon, à l’Île Barbe dans une famille d’artistes, M. et Mme Varlet qui, dès le premier soir ont appris, à la suite d’une confidence de Jacques, que notre véritable nom était Kukawka et non Banet. Lorsqu’à la fin de la guerre, notre mère a voulu révéler son identité, Mme Varlet lui a gentiment déclaré qu’elle la connaissait depuis le premier jour de leur rencontre.

 

Drancy

fiche de Joseph au camp de Drancy FRAN107_F_9_5708 @Archives Nationales

 

 

Notre père a été envoyé au camp de Drancy où il s’est désigné volontaire pour partir en Allemagne comme coiffeur. Les policiers français avaient en effet laissé entendre que les volontaires ayant un métier auraient, en Allemagne, de meilleures conditions de détention.

Il a d’ailleurs pu faire passer une lettre pleine d’espoir à notre mère, lettre dans laquelle il ne semble pas inquiet pour sa vie.

Il est parti de Drancy dans le convoi 73, le 15 mai 1944. Nous avions toujours pensé, sur les indications répétées à maintes reprises par notre mère, que le convoi 73 était arrivé à Auschwitz, où notre père avait été fusillé peu de temps après.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’après-guerre

 

Au lendemain de la guerre, notre mère, comme de nombreux parents de déportés, s’est rendue tous les jours à l’hôtel Lutetia à Paris, où des informations étaient données sur le sort des déportés. Après un certain nombre de semaines, elle a dû, hélas, se résoudre à considérer que notre père était mort en camp de concentration. Elle s’est retrouvée seule avec ses trois enfants et la mère de notre père, dans un appartement situé au 4 rue Alphonse Daudet à Paris entièrement saccagé par les Allemands, à la suite de la dénonciation d’une voisine. Un portrait d’Adolf Hitler trônait sur le marbre de la cheminée, et tous les fils électriques étaient arrachés. Expulsée de son magasin de fourrures, avenue d’Orléans à Paris, par son propriétaire, elle s’est retrouvée sans ressources. C’est par son travail acharné et son extraordinaire courage qu’avec son fils Roger, âgé de seize ans, elle a pu retrouver une place parmi les commerçants parisiens, dans la confection de détail.

C’est lors d’une exposition, en 1993, sur la déportation des Juifs, organisée par la mairie de Paris, que Jacques a eu des informations sur la destination du convoi 73. En effet, jusque-là, nous avions toujours pensé que le convoi avait atteint Auschwitz. Il a appris que le convoi n° 73 avait été en réalité détourné vers les pays baltes, et qu’une partie du convoi avait atteint Kaunas, en Lituanie, et l’autre partie Reval en Estonie (actuellement Tallinn).

Pour le cinquantième anniversaire de la mort de notre père, nous avons publié une annonce dans le Carnet du Monde ainsi formulée:

Il y a cinquante ans, le 15 mai J 944, notre père, Joseph KUKAWKA, arrêté à Chambéry par la Milice française, quittait le camp de Drancy dans le convoi n° 73. Nous ne l’avons jamais revu. Ses fils qui se souviennent et qui n’oublieront jamais.

 Jacques et Pierre Kukawka

Le même jour, sept autres annonces étaient publiées dans Le Monde. Cinq d’entre elles mentionnaient les destinations de Kaunas et Reval, et deux indiquaient Auschwitz comme destination finale du convoi n° 73 .

 

Le voyage de la mémoire de mai 1995

Peu de temps après, Pierre a reçu une lettre de Louise Cohen qui avait joint tous les auteurs d’annonces du Monde, et qui souhaitait les réunir à Paris pour une première rencontre. Jacques, habitant Paris, a ainsi pu faire la connaissance du groupe. Louise a évoqué l’idée d’un « voyage de la mémoire » en Lituanie et en Estonie, un premier voyage ayant été organisé par Serge Klarsfeld, président de l’association des Fils et Filles de Déportés Juifs de France, en mai 1993.

Nous nous sommes ainsi rendus, en mai 1995, avec un groupe de vingt personnes, dont un survivant de Reval qui nous a montré les lieux de sa détention alors qu’il n’avait que dix-sept ans, à Tallinn. Quant à nous, nous ne saurons jamais si notre père est mort à Kaunas ou à Reval, ce qui ajoute encore à la douleur du souvenir.

Ce voyage nous a tous bouleversés et profondément marqués. Il demeure l’un des moments les plus émouvants et les plus intenses de notre vie. Il a été, pour nous, le symbole de notre souffrance et de notre déchirement qui ne nous quitterons jamais tout au long de notre vie. Les survivants de l’Holocauste portent en eux des déchirures et des cicatrices qui jamais ne se refermeront. La mort, dans des conditions atroces, de notre père et de six millions de Juifs exterminés par la barbarie nazie, est à jamais gravée dans nos cœurs et dans nos mémoires.

Ce texte, qui manque malheureusement souvent de précisions quant aux dates et aux évènements tragiques qui se sont déroulés avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, est un hommage à la mémoire de notre père, et aussi à celle de notre mère, qui a vécu dans son souvenir et qui a su nous transmettre, avec courage et dignité, le sens de la liberté et le rejet absolu du racisme et de la xénophobie. Nous associons dans ce même hommage notre frère Roger qui a sacrifié une grande partie de sa jeunesse et de sa vie pour aider notre mère à faire de nous des hommes.

Il est également destiné à nos enfants, à qui, par pudeur peut-être, par difficulté sans doute, par imprécision de la mémoire, et enfin souvent par impossibilité à mettre des mots justes sur cette tragédie familiale, nous avons certainement trop peu parlé de leur grand-père et arrière-grand-père, de sa vie et de sa mort en camp de concentration.

Jacques et Pierre Kukawka

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

  2 comments for “Plus qu’un nom dans une liste : Joseph Kukawka

  1. 28 mars 2014 at 18 h 55 min

    Bonjour,
    Réalisatrice de l’ouvrage « Nous sommes 900 Français », auquel ont participé Pierre et Jacques Kukawka, je me permets de vous signaler deux erreurs dans votre article : il n’y avait que 22 survivants de ce convoi, en 1945, et non pas 23. Il n’y avait que 7 annonces, au total, dans « Le Monde » daté du 15 mai 1994, y compris celle publiée par Pierre et Jacques Kukawka.
    Eve Line Blum-Cherchevsky

    • Jewishtraces
      29 mars 2014 at 17 h 12 min

      Chère Eve Line merci pour votre lecture attentive et vos remarques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *