Plus qu’un nom dans une liste : Wilhelm Leo

 

 

Wilhelm Leo fit des études de droit à Berlin et se spécialisa en droit international. Il passa plusieurs semestres à Munich, Genève, Milan et Londres au cours de son cursus.

Lors de la première guerre mondiale, il ne fut déclaré que partiellement apte, à cause d’une lordose congénitale. Il fut affecté comme syndic auprès du commandant des forces d’occupation allemandes à Bruxelles. Mais il n’y resta pas longtemps : un jour que des otages devaient être fusillés, il refusa d’en signer l’ordre. Il fut dégradé et renvoyé dans son pays comme réserviste.

Après la guerre, il ouvrit à Berlin un cabinet d’avocat spécialisé en droit international. Ses vastes connaissances juridiques et son intégrité lui permirent d’acquérir une réputation d’avocat compétent, mais ce n’était pas un ténor du barreau, il était bien trop lent à exposer ses arguments.

Un procès, qui eut lieu en juillet 1927, devait lui être fatal. Joseph Goebbels [a], un agitateur d’extrême droite encore inconnu, avait affirmé en public qu’il devait son pied bot aux tortures que lui avait fait subir un général français en 1920 lors de l’occupation de Cologne. Le général, en retraite, porta plainte contre Goebbels pour diffamation et confia l’affaire au cabinet de Wilhelm Leo. Au cours du procès, on apporta la preuve que Goebbels avait un pied bot de naissance. Ce dernier perdit le procès et fut condamné à payer au général français un franc symbolique à titre de dommages-intérêts. Le défenseur de Goebbels, à la fin de l’audience, proféra cette menace : « Maître, vous n’oublierez pas cette journée de sitôt ! » Les événements ne tardèrent pas à montrer combien il disait vrai. Wilhelm Leo fit partie des premiers à être déportés en camp de concentration dès que les nazis eurent pris le pouvoir.

La nuit qui suivit l’incendie du Reichstag – le 28 février 1933 –, un camion transportant des SA armés s’arrêta devant la maison de Rheinsberg. Gerhard Léo fut témoin de l’arrestation de son père :

« Les SA, une formation nazie de tueurs et de gros bras, s’emparèrent de mon père. J’entendais les hurlements des SA. Deux hommes lui tordirent les bras dans le dos et il fut traîné vers le camion sous les coups de crosse qui pleuvaient sur lui. Ma mère, sur les marches de l’entrée, pleurait, effondrée. Moi, à la fenêtre de ma chambre, je poussais des cris perçants, d’une voix qui me paraissait étrangère, comme si elle ne m’appartenait pas. [1] »

Sa famille ignorait où Wilhelm Leo avait été conduit. Frieda, son épouse prévint tous les gens influents qu’elle connaissait et se mit à la recherche de son mari. Pendant quinze jours atroces, ils demeurèrent dans l’incertitude quant à son sort. Les enfants refusèrent d’aller à l’école. Enfin ils apprirent qu’il avait été emmené au camp de concentration d’Oranienburg [2], près de Berlin. Frieda réussit à le faire transférer à l’hôpital, puis, de là, chez eux.

Wilhelm Leo fut rendu à sa famille, mais c’était un homme brisé. Il n’a jamais raconté à ses enfants ce qui lui était arrivé au camp de concentration. Il essaya à plusieurs reprises d’attenter à ses jours. Un jour, dans les bois tout proches de Rheinsberg, des SA le dépendirent d’un arbre in extremis. Frieda savait qu’il lui fallait agir vite. La libération de Wilhelm n’était que provisoire. Goebbels préparait un nouveau procès pour faire déclarer l’ancien nul et non avenu. Début septembre 1933, on leur prit leurs passeports. La totalité de leurs biens fut confisquée, et ils n’étaient pas du tout assurés de pouvoir demeurer encore longtemps dans leur maison.

Ils décidèrent de quitter l’Allemagne sans plus tarder, ce qui impliquait pour eux de recourir à des moyens illégaux.

Ils eurent du mal à convaincre le passeur, grassement payé pour leur faire franchir la frontière belge, d’emmener Gerhard, qui n’avait que dix ans. Les deux filles devaient rester à Hambourg chez leur grand-mère « aryenne » Reifenstein.

Un jour, à l’aube, les Leo quittèrent leur maison de Rheinsberg. Chacun portait un petit sac. Il fallait qu’ils aient l’air de partir en excursion, en aucun cas celui de prendre la fuite. Ils prirent congé le cœur lourd de leur chère maison et de son jardin. La maison était presque vide. Tout ce qui avait encore quelque valeur, ils l’avaient vendu depuis longtemps pour satisfaire l’avidité du passeur. Ils prirent le train pour Berlin et passèrent la nuit à l’hôtel. Le lendemain, ils se séparèrent : les deux filles Edith et Ilse partirent pour Hambourg ; Wilhelm, Frieda et Gerhard continuèrent jusqu’à Aix-la-Chapelle. Le passeur vint les chercher à la gare. Ils prirent le tramway, changèrent plusieurs fois pour arriver à un terminus qui se trouvait en dehors de la ville, au milieu des champs. Après avoir traversé un pré, ils virent la clôture qui marquait la frontière le long d’un bois. Il n’y avait qu’un seul endroit où l’on avait pratiqué une petite ouverture et installé un tourniquet permettant le passage d’une personne à la fois. Une sentinelle en uniforme gris surveillait la frontière. Lorsqu’elle vit le passeur avec les trois fugitifs, elle posa son fusil sur son épaule et longea lentement la frontière en direction du bois, dans lequel elle disparut. Wilhelm, Frieda et Gerhard Leo passèrent par le tourniquet, l’un après l’autre, la frontière entre l’Allemagne et la Belgique. Le lendemain, ils étaient à Paris.

Les conditions posées pour entrer en France étaient encore souples, elles ne se durcirent que quelques mois plus tard, lorsque le nombre des réfugiés venus d’Allemagne eut dépassé les vingt mille. Wilhelm Leo ne tarda pas à obtenir sa carte d’identité d’étranger, dont il devait demander la prorogation chaque année, ce qui, jusqu’en 1938, ne lui posa aucune difficulté.

Ils avaient la chance d’avoir à Paris un cousin fortuné, Alexander Joel, et c’est d’ailleurs à cause de lui qu’ils avaient choisi Paris comme destination d’émigration. »

Wilhelm-et-Gerhard-1933 Paris

Texte extrait de « Nous étions indésirables , une enquête familiale » par Susanne Léo-Pollak »

En 1939 Wilhelm est interné, Susanne écrit :

En septembre 1939, Wilhelm Leo devait se présenter au stade de football parisien de Colombes [3]. Comme des milliers d’autres émigrés d’origine allemande, il était venu en costume d’été et chaussures basses, il n’avait été question que de quarante-huit heures. Ils s’installèrent pour la nuit aussi bien qu’ils le purent, sur les gradins, sur la pelouse ou sur la piste entourant le terrain de football. Le lendemain, on leur fit savoir qu’ils étaient prisonniers et qu’ils seraient bientôt déportés. Trois fois par jour, on leur donnait des conserves à manger ; un seau rempli d’eau servait à dix ou quinze hommes pour se laver. Cela dura encore dix jours avant qu’ils ne soient conduits en autobus à la gare d’Austerlitz. Wilhelm Leo atterrit dans le camp d’internement des Milles. Mais, cette fois, sa situation n’était pas aussi mauvaise qu’après son arrestation en Allemagne.

Wilhelm Léo fut libéré des Milles,  il fut affecté dans un G.T.E puis l’abbé Glasberg lui trouva une place au centre d’accueil du Bégue à Cazaubon dans le Gers.

Très affaibli à la libération Wilhelm retrouve sa fille Ilse et sa petite fille Susanne née en 1942 à Lyon.

Tous trois retrouvent l’ancienne librairie et l’appartement qu’ils occupaient à Paris en 1933. L’armistice est signée mais le retour en Allemagne est impossible. Frieda l’épouse de Wilhelm n’est pas juive et ils ne se sont pas vus depuis cinq ans.

Enfin, début novembre 1945, ça y était. Wilhelm Leo et Ilse avaient réuni tous les documents nécessaires au voyage, le fonds de commerce de la librairie avait été vendu, et ainsi se trouvait constitué le capital nécessaire à un nouveau départ en Allemagne, un repreneur avait été trouvé pour le petit appartement, lorsque Wilhelm Leo, âgé de cinquante neuf ans, tomba raide mort dans la rue.

Ilse écrivit à Heinz, son mari rentré en Autriche sur les ordres du Parti Communiste Autrichien,  le 26 novembre :

« Mon amour,

Entre-temps, tu auras appris de nos amis ce terrible malheur : mon père est brutalement décédé le lundi 12 novembre. Il venait de conduire Suzy à l’école, et il se trouvait place de la Madeleine afin d’acheter un billet pour un concert, et c’est là qu’il s’est effondré ; lorsque les gens ont voulu le relever, il était déjà mort. L’incinération a eu lieu mardi, le 20 novembre. Je n’ai pas besoin de t’en dire plus, tu l’as connu toi aussi et tu l’aimais bien. « 

 

WilhelmLeo_2

 

[a]. Joseph Goebbels (1897-1945) est membre du NSDAP (parti nazi) à partir de 1924. En 1927, il fonde le journal antisémite Der Angriff, par le biais duquel il attire de nombreux adhérents à Hitler. Il fut nommé ministre de l’Information et de la Propagande après la victoire du NSDAP aux élections de mars 1933, poste qu’il conserva jusqu’à sa mort (il s’empoisonna, avec toute sa famille, le 1er mai 1945). Il avait pour mission principale, au sein du Reich, de rendre crédibles et positives les mesures prises par le gouvernement nazi et d’entretenir le culte de la personnalité autour de Hitler.

[1]. Leo, Gerhard, Un train pour Toulouse, Messidor, 1989, p. 35.

[2]. Ce camp de concentration a été édifié en mars 1933 au milieu de la ville d’Oranienburg (Brandebourg), sur l’emplacement d’une ancienne brasserie fréquentée par les SA. Il s’agit d’un des tout premiers camps de concentration nazis. Jusqu’à sa fermeture en juillet 1935, trois mille hommes et trois femmes y ont été enfermés.

[3]. Le stade accueillera entre 20 000 et 25 000 hommes, dont les dirigeants clandestins du parti communiste allemand. Les autres camps parisiens étaient le vélodrome d’Hiver pour les femmes, Buffalo, Roland-Garros, ainsi que les écuries de Maisons-Laffitte.

 

 

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  4 comments for “Plus qu’un nom dans une liste : Wilhelm Leo

  1. mikel
    8 décembre 2013 at 14 h 18 min

    Bonjour,
    Selon son fils Gerhard (« Un train pour Toulouse », postface), Wilhem Leo faisait partie des internés qui furent évacués du camp de Chambaran (Isère) le 20 juin 1940. Avez-vous des informations sur ce point ? Merci.
    Très cordialement.
    Mikel

    • Jewishtraces
      8 décembre 2013 at 16 h 54 min

      Bonjour
      Les archives de Chambaran sont consultables aux AD de Grenoble, nous ne les avons pas utilisées lors de nos recherches, je peux vous conseiller de joindre Suzanne Pollak avec qui nous avons travaillé lors de la publication de son ouvrage  » Nous étions indésirables en France une enquête familiale » elle est la petite fille de Wilhelm et ses archives sont consultables au Mémorial de la Shoah à Paris où nous les avons déposées.
      cordialement
      http://www.youtube.com/watch?v=mYUo-LrY_ws
      http://www.susannepollak.com/fr/indesirables

  2. Karl-Udo Bigott
    12 février 2013 at 23 h 28 min

    Vous dites dans le texte que Wilhelm Leo est mort en 1945 à 61 ans.Il serait donc né en 1884.
    Mais dans le schéma plus bas, vous indiquez pour sa naissance l’année 1890.
    Quelle année est la bonne?

    • Jewishtraces
      13 février 2013 at 7 h 29 min

      Merci de votre vigilance WILHELM LEO né le 13 décembre 1886 à Magdeburg, Allemagne. décédé en 1945 à Paris, France.

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