La situation des réfugiés en France pendant l’année 1939

La Commission des Centres de Rassemblements, 8 rue du cirque à Paris envoya en 1939-1940 ses émissaires visiter les nombreux camps d’internements créés sur le territoire. Les rapports sur les camps sont rédiges par Joseph Millner, Canioni et Félix Chevrier  pour les camps suivants : Huriel, Domerat, Catus, Marmagne, Cepo, de la Braconne, Ruchard, St Just en Chaussée, Loriol, Limoges, Libourne, des Sables, Ferme des Battereaux à Bengy s/Craon, Villemalard et Villerbon, Chambaran et le Centre de femmes à Rieucros .

Felix Chevrier rédigea le rapport ci-dessous en 1940 après une série de visites tout au long de l’année 1939 dans les camps d’internement. Les documents originaux de ce rapport sont conservés aux archives du mémorial de la Shoah à Paris sous la cote CCCLXIII-6

La situation des réfugiés en France pendant l’année 1939

Andrieux

L’année 1939 a débuté par un nouvel afflux de réfugiés venant d’Allemagne et d’Autriche, et qui fuyaient leur pays à la suite du renouveau des persécutions dont ils étaient l’objet après l’assassinat à Paris, par un jeune juif Polonais, d’un conseiller à la légation d’Allemagne.  Pour fuir l’Allemagne, ces malheureux n’hésitèrent pas à pénétrer clandestinement ou illégalement en France, et on peut affirmer que le nombre d’entrées illégales est au moins égal sinon supérieur à celui des entrées régulières.  Pour comprendre la question des réfugiés en France, Il faut d’abord se rappeler que sur 42 millions d’habitants, la France comptait au dernier recensement près de trois millions d’étrangers.

Parmi ces étrangers, le Gouvernement a voulu faire une distinction entre ceux relevant du droit commun et les réfugiés bénéficiaires du droit d’asile, c’est-à-dire ceux chassés de leur pays et accueillis par la France ; pour ceux-là, notre pays a appliqué le principe « qui demande asile à la France, doit s’engager à la servir dans toute la mesure de ses capacités et de ses moyens. »

Le nombre même des étrangers résidant en France, et le fait que, au début de l’année 1939, il y avait 400.000 chômeurs dans notre pays, a fait que le Gouvernement a dû prendre des mesures en vue :

  1. de restreindre le nombre de réfugiés qui pouvaient entrer,
  2. de ne les laisser séjourner que peu de temps en France, en ne les admettant la plupart du temps, qu’en transit à destination d’un pays d’outre mer.

 

En fait, des nombreux réfugiés, non seulement sont entrés clandestinement, mais encore munis de visas de transit leur permettant un bref séjour sans rester en France de façon plus ou moins légale ; bien souvent d’ailleurs, il leur était impossible matériellement d’obéir aux expulsions ou au refus de séjour dont ils étaient l’objet, et ils se voyaient condamnés à des peines variant de un à six mois de prison et de 100 à 1.000 francs d’amende.

Un des traits qui caractérise l’immigration des réfugiés de 1939, est leur complet dénuement. La quasi-totalité de ses malheureux sont arrivés absolument sans ressources en France, dépouillés par les nazis, et ont dû être pris immédiatement à charge par nos comités.

L’activité de nos œuvres pendant les huit premiers mois de 1938 a eu trois buts principaux :

  1. L’assistance proprement dite, Celle-ci a été assurée par le comité d’assistance aux réfugiés et par un certain nombre de comités locaux, notamment les comités de Nice et de Strasbourg, qui ont eu à leurs charges plusieurs milliers de réfugiés.Cette assistance consistait en des allocations hebdomadaires ou mensuelles et en repas distribués gratuitement ou pour des sommes minimes.Dans l’ensemble, les sommes dépensées mensuellement par le comité d’assistance aux réfugiés, ont été de l’ordre de un million à un million et demi pour la période allant jusqu’au 1er septembre 1939.
  2. Nous avons estimé qu’il ne suffisait pas d’empêcher de mourir de faim les réfugiés, mais qu’il était nécessaire de les réadapter, de les rééduquer et de leur donner la possibilité d’exercer par la suite une profession rémunératrice.

C’est ainsi que le Centre de Reclassement Professionnel, a placé dans des écoles d’apprentissage des centaines de réfugiés qui ont pu être embauchés comme ouvriers spécialistes dans les usines.  L’O.R.T, a également crée des cours de  couture, de soudure autogène, de réparations de machines à écrire, de T.S.E etc…  D’autre part, dans le même ordre d’idées, et pour permettre aux réfugiés qui devaient émigrer vers les pays d’outre mer, de se familiariser avec leur futur métier, nous en avons dirigé un certain nombre vers l’agriculture.

A Martigny, une ferme a été louée où plusieurs dizaines de réfugiés ont pu commencer un apprentissage agricole. La ferme école du centre du Saumurois a également fonctionné pendant plusieurs mois et à la veille de la guerre, une nouvelle organisation se constituait pour l’apprentissage agricole de jeunes réfugiés dans le département de la Corrèze. Indépendamment de cette ferme, nous avons favorisé le placement individuel de réfugiés vers les pays d’outre mer, notamment l’Amérique du Nord et certains pays d’Amérique du Sud.

C’est ainsi que pour les huit premiers mois de 1939, 1.740 réfugiés ont pu, par les soins de la HICEM, émigrer outre mer au lieu de 1.260 en 1938. Malgré tous nos efforts en vue de développer l’émigration devant les restrictions constantes des pays d’outre mer, nombre de réfugiés ont du rester en France et le nombre de sortie pour l’émigration est bien inférieur à celui des réfugiés entrés en France pendant les huit premiers mois de cette année.

 Tout le problème des réfugiés a été modifié par la guerre et les données que nous avons exposées ci-dessus ne sont pas applicables aux quatre derniers mois de 1939.

Le fait dominant a été la création des « Centres de rassemblement des étrangers », c’est-à-dire des camps de concentration.

Après certains flottements, il a été précisé que tous les sujets âgés de 17 à 65 ans, sarrois, allemands et autrichiens, devaient en principe être internés. Les hommes de 18 à 48 ans pouvant contracter un engagement dans la Légion Étrangère pour la durée de la guerre. De plus, les réfugiés bénéficiaires du droit d’asile, c’est-à-dire, les sarrois, les ex-autrichiens et ceux qui ont sur leur passeport la mention « réfugié provenant d’Allemagne », sont jusqu’à 55 ans pris comme prestataires : ils doivent effectuer des travaux pour la Défense Nationale, et seront assimilés à des militaires. Les hommes hors d’Etat de séjourner dan les camps peuvent être libérés et une commission interministérielle a été constituée, qui a pour but d’examiner les dossiers des internés, et de décider la libération éventuelle de ceux présentant les garanties de loyalisme et de moralité requises.

D’autre part, à la suite de nombreuses interventions, nous avons pu obtenir que les réfugiés ayant des visas et billets nécessaires, puissent utiliser leur possibilité d’émigration vers les pays d’outre mer, et au mois de décembre dernier, plus de 250 internés sont partis pour les Etats-Unis ou l’Amérique du Sud ; grâce à toute ces mesures, le nombre des internes qui a pu être de 16 à 18.000 au début de la guerre, est maintenant réduit de plus de moitié.

La création des camps a été loin, bien au contraire, de soulager nos comités et leur a apporté une charge nouvelle considérable.

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Nous avons dû secourir les internés eux-mêmes, les camps avaient été pour la plupart quelque peu improvisés et les internés étaient arrivés porteurs de leur seul vêtement de ville, sans couvertures, sans linge de rechange, sans chaussures de travail, etc..

La commission des centres de rassemblement qui a été constituée au mois de novembre pour aider les internés réfugiés, a dépensé plus de 600.000 francs en couvertures, chaussures, produits pharmaceutiques, vêtements, etc… Mais l’accroissement des charges de nos comités est dû principalement au fait que l’internement des hommes valides a eu pour conséquences de priver de leurs ressources actuelles leurs familles ; des centaines et des milliers de personnes qui n’avaient jamais jusqu’à présent fait appel à nous, ont dû venir demander notre assistance. Parmi les internés, une assez forte proportion étaient en France depuis plusieurs années, y travaillaient régulièrement. L’internement de ces hommes a été la cause de la misère où sont tombés leurs familles et leurs enfants. D’autre part, non seulement les internés, les familles des internés sont à notre charge, mais encore la plupart des hommes libérés des camps, doivent être secourus par nos comités. En effet, les hommes libérés pour raison de santé, sont évidemment dans l’incapacité de se livrer à aucune activité rémunératrice, et nos comités doivent les secourir régulièrement.

Les charges du comité d’assistance aux réfugiés, ont plus que tripler depuis la guerre. Ceci s’explique non seulement par l’accroissement du nombre de personnes secourues pour les raisons indiquées plus haut, mais aussi parce que les secours sont donnés maintenant d’une façon constante et régulière.

Avant la guerre, nombreux étaient les réfugiés qui, dans un moment de détresse, s’adressaient au comité d’assistance, puis réussissaient à trouver un emploi plus ou moins régulier, à exercer un petit commerce, à donner des leçons etc… Ce qui leurs permettraient de vivre sans avoir recours régulièrement à nos comités.

Aujourd’hui, leur seule et unique ressource d’argent est le comité d’assistance, il n’est plus question pour les intellectuels de donner des leçons particulières, les petits commerces sont mort du fait de la guerre, et enfin, de grosses difficultés ont surgi en ce qui concerne les possibilités de travailler pour les réfugiés qui, ne l’oublions pas, sont au regard de la loi « des sujets ennemis ».

Aujourd’hui, tout employeur qui a ou qui veut avoir à son service un étranger, doit demander une autorisation à l’office départemental du travail. Or, nous l’avons constaté bien souvent, cette autorisation est presque systématiquement refusée s’il s’agit d’employés allemands ou ex-allemands.

Il n’est donc pas étonnant que les charges de nos comités aient augmentées à ce point, car nous n’avons pour ainsi dire, pas pu faire émigrer les réfugiés pendant les premiers mois de la guerre, période pendant laquelle des arrivées clandestines se sont encore produite par des petits ports de la méditerranée.

D’autre part, des frais jusqu’à la guerre étaient presque insignifiants, sont devenus importants. Alors que les réfugiés bénéficiaient de la quasi gratuité de l’hospitalisation dans les hôpitaux, c’est maintenant au tarif normal qu’ils sont acceptés, soit de 50 à 70 francs par jour.

En province, la situation est devenue encore plus sérieuse, car jusqu’à la guerre, il était relativement plus facile aux réfugiés de trouver un petit travail, et de subsister par leurs propres moyens. Depuis la guerre, les réfugiés de province ont dû, comme ceux de Paris, s’inscrire à nos comités, d’où une charge considérablement accrue. De plus, non seulement les autorisations de travail ne sont presque jamais accordées, mais encore on assiste maintenant à des refoulements d’un département sur un autre, de nombreux réfugiés. Ceux-ci doivent résider dans tel ou tel département qui leurs sont assignés, ce qui oblige nos comités à de nouveaux frais pour payer les billets, les transports de bagages etc..

Quant à la diminution des charges qui pourraient résulter de l’engagement dans la Légion Étrangère ou du service comme prestataires des réfugiés, elle est jusqu’à présent à peu près inexistante.

En effet, aux termes des lois, les familles des engagés volontaires ou de prestataires, doivent recevoir des allocations militaires, mais il leur faut prouver que l’engagé ou le prestataire est soutien de famille. Comme bien souvent il était assisté déjà et qu’il n’avait pas de cartes de travailleur, on répondait aux familles que rien n’est changé de leur mode d’existence, et qu’elle ne peuvent donc prétendre aux allocations.

En résumé, à la fin de cette année 1939, nos comités se trouvent devant un nombre considérable de personnes nouvellement secourues qui se trouvaient en France depuis déjà longtemps, et il est à prévoir que pendant un délai de plusieurs mois en tout cas, cette situation ne pourra guère être modifiée. Ce que nous avons l’intention de faire, c’est d’essayer de placer le plus grand nombre possible de réfugiés dans l’industrie et un certain nombre de demandes de main d’œuvre se fait sentir. Mais la demande est faite principalement pour des ouvriers spécialisés, et il serait nécessaire de pouvoir développer encore nos écoles d’apprentissage et de reclassement pour permettre le placement du lus grand nombre possible de réfugiés.

D’autre part, pour la majorité d’entre eux, aucun changement immédiat ne peut être envisagé, car ce n’est pas en quelques mois qu’un tailleur ou qu’un avocat peut devenir un ajusteur ou un ingénieur électricien.  Les charges de nos comités apparaissent donc plus lourdes que jamais, alors que les ressources qu’ils peuvent trouver en France, sont en constante diminution.

La communauté française a fait en 1939 un effort sans précédent, mais cet effort ne saurait être renouvelé en 1940, année de guerre, où toute l’activité et toute les ressources de nos coreligionnaires sont consacrées à la défense nationale ; et où ; de plus, aussi pénible que cela soit à dire, il y a eu parmi les réfugiés un certain nombre d’élément suspects qui font que le préjugé favorable ne peut leur être appliqué et les entrées clandestines et illégales sans aucun contrôle, sans aucun filtrage ont permis à des indésirables de rester en France, d’où une certaine suspicion qui fait qu’un appel en faveur des réfugiés, risque à l’heure actuelle d’être fort mal interprété, et aurait en tout cas des chances de rester sans aucun effet.

C’est avec tristesse que nous voyons ainsi débuter l’année 1940, car, non seulement les ressources de la communauté française ont diminué, non seulement la tâche de nos comités de secours est plus lourde que jamais, mis encore l’Amérique même semble ne pas avoir mesuré toute l’ampleur du problème en France et l’intention du Joint de réduire les sommes qu’il a si généreusement versées pour les réfugiés en France, nous semble lourde de conséquences, et risque de compromettre toute l’œuvre que nous avions entreprise depuis plusieurs années en faveur de nos malheureux coreligionnaires.

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Felix Chevrier  1884-1962

Imprimeur puis journaliste
Directeur du journal « Le Vosgien » 
Secrétaire Général du Comité d’entraide aux sinistrés du Nord et de l’Est (14-18) 
Chargé de mission, en 1939, au cabinet de Marc Rucart, ministre de la Santé Publique 
Chargé de l’assistance aux Israélites allemands et autrichiens internés pour cause de guerre 
Secrétaire Général de l’Oeuvre de Secours aux Enfants (O.S.E.) 
A l’origine de l’implantation des « maisons » de l’O.S.E. en Creuse, puis Administrateur Général des colonies d’enfants, internats et pouponnières, chargé des rapports avec les autorités administratives et directeur de la colonie de Chabannes

 

 

 

 























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