Les certificats médicaux et les réfugiés juifs à Lyon

Les certificats médicaux, exploration d’une stratégie de survie par les réfugiés juifs polonais à Lyon, 1942.

Laurence Prempain

Cet article est issu d’une thèse en cours de rédaction. Il s’intéresse à quelques médecins lyonnais qui ont volontairement – par des certificats de complaisance – ou par circonstances, aidé à protéger des réfugiés juifs polonais d’une assignation à résidence, dangereuse salle d’attente avant l’arrestation puis la déportation.

Le 9 décembre 1942, alors que Dwojra Kurc, une jeune manucure âgée de trente-deux ans  [1] se trouve dans le cabinet d’une sage-femme, la police française fait irruption et effectue un contrôle. Dwojra Kurc ne possède pas de papier d’identité et est arrêtée sur le champ pour FCLD, c’est-à-dire pour avoir franchi clandestinement la ligne de démarcation deux semaines plus tôt. Selon la procédure, une fiche est rédigée où il est mentionné qu’en application des directives du 5 août 1942, cette Juive polonaise doit être dirigée sur le camp d’internement de Gurs. Le commissaire de police Robert Gra nous apprend la suite des événements.

« Objet : Hospitalisation d’une israélite étrangère le 11 décembre, à 0 heure, au moment de son transfert au camp de Gurs (basse Pyrénées)

J’ai l’honneur de vous faire connaître que ce jour, à 0 heure, plusieurs étrangers en situation irrégulière ont été conduits au camp de Gurs, conformément aux directives reçues des services de la préfecture (1° division 3° bureau). Une seule étrangère, la nommée Kurc Dwojra, ne put faire partie du convoi. En effet, au dernier moment, voyant qu’elle allait se rendre au camp précité, elle demanda aux gardiens du Petit Dépôt la visite d’un docteur, prétextant qu’elle était malade et qu’elle « perdait » beaucoup. Le docteur Rougier jugea utile de la faire hospitaliser à Grange-Blanche.

Je profite de l’occasion qui m’est ainsi offerte pour vous signaler que ce fait-là se reproduit très souvent à chaque lueur de départ pour le camp de Gurs. Les transferts soit à l’Antiquaille soit à Grange-Blanche gênent considérablement la marche de nos services et des services de la préfecture de M. Gillis. Il ne faut en vérité voir là qu’une tentative désespérée faite pour éviter le départ et échapper ainsi aux mesures de regroupement visées par les différentes circulaires du Ministère de l’Intérieur.

Plusieurs fois j’ai dû m’élever contre de tels abus, et passer, sous ma responsabilité par-dessus les conclusions du docteur Rougier dans les cas trop flagrants. En aucun cas, il ne m’a été signalé par le camp de Gurs que l’état de ces divers malades n’était aggravé durant le trajet de chemin de fer. Dans tous les cas, un voyage de 48 heures au maximum ne pouvait aggraver l’état de ces malades supposés tels, puisque la plupart d’entre eux n’avaient pas jugé utile d’aviser le docteur de leur état de santé pendant leur séjour au Petit-Dépôt. Ce n’est qu’à l’annonce du départ pour Gurs que soudain la maladie se déclare.

Je précise également que le transfert dans un hôpital permet d’échapper non seulement momentanément, mais parfois définitivement, étant donné les nombreuses évasions qui se sont produites ces temps derniers et dont il vous a été entretenu en leur temps.

Je porte tous ces faits à votre connaissance à toutes fins utiles, en espérant qu’une suite leur sera donnée, et qu’ils ne se reproduiront plus à chaque départ pour Gurs »[2]

La reproduction in extenso de ce rapport s’impose dans la mesure où il résume la réalité des situations en présence. En effet, simuler la maladie ou faire appel à un médecin pour obtenir un certificat médical permettant d’échapper à Gurs ou à toute autre mesure d’éloignement, est un subterfuge utilisé par les victimes des persécutions antisémites, les réfugiés juifs étrangers étant les premiers sur cette liste. On constate que les services de police ne sont pas dupes et que certains policiers n’hésitent pas à s’opposer à la décision médicale jugée abusive. Ce n’est pourtant pas le cas pour Dwojra Kurc qui s’est rendue dans ce cabinet de sage-femme, non pas selon ses propres dires pour assister à l’accouchement d’une cousine, mais parce que Mme Gauthier pratique les avortements.[3] La sage femme sera inculpée et arrêtée pour ses pratiques d’avortements.

Il est utile à ce point de rappeler que depuis le 31 juillet 1920 ’avortement est interdit

Une loi est votée en France et stipule que l’avortement est strictement interdit. La contraception est également passible d’une amende, voire d’une peine de prison. Toute information diffusée sur le sujet peut également aboutir à une pénalité. Le gouvernement espère ainsi augmenter le taux de natalité, au détriment de la condition féminine. En février 1942, l’avortement est déclaré « Crime contre l’État ». Les femmes y ayant recouru ou l’ayant pratiqué seront condamnées à la peine de mort. Ce sera le cas de Marie-Louise Giraud, guillotinée en 1943.

On comprend que lorsque le docteur Rougier affirme qu’elle « ’perdait beaucoup », c’est qu’elle avait subi récemment une intervention dont les suites semblaient se compliquer. Dwojra Kurc a réellement besoin de soins et si elle échappe dans l’immédiat à l’internement à Gurs et à la déportation, sa trace se perd ensuite, on peut craindre qu’elle ait été jugée pour avortement et guillotinée.

De même, il ne s’agit pas de complaisance lorsque le directeur de l’hôpital Edouard Herriot informe le commissaire central que Reyla Rotmil a été admise le 17 septembre à l’ l’Hôpital départemental du Vinatier à Bron.[4] Reyla Rotmil résidait à l’Argentière, une commune rurale aux confins du département du Rhône jusqu’à ce 26 août 1942 où les policiers sont venus l’arrêter pour la conduire au camp d’internement de Vénissieux. Dans cet enfer, Reyla est littéralement devenue folle et dès le 29 août, elle a été admise en neuropsychiatrie à l’hôpital Edouard Herriot de Lyon.

Dwojra Kurc et Reyla Rotmil ont reçu le soutien de médecins car leurs cas cliniques justifiaienttcette intervention, ce qui n’exclut pas pour autant qu’ils aient fait preuve de compassion, notamment en ce qui concerne le docteur Rougier. Les recherches dans les archives départementales du Rhône ont permis de faire le constat que le recours à des certificats médicaux est utilisé par les réfugiés juifs polonais pour tenter de circonvenir à une décision prise à leur encontre. Le plus généralement, il s’agit d’une mesure d’éloignement décidée par l’intendant de police. En 1942, l’objectif des autorités de Vichy est alors d’éloigner les populations juives des centres urbains, de les assigner à résidence dans des communes ou régions rurales afin de mieux les contrôler et les arrêter le moment venu.

C’est assurément le cas de Norma Starhaider.[5] Arrivée en France en 1930, elle est certainement jugée suspecte car envoyée à la fin de 1939 au camp d’internement de Rieucros (Lozère) qui est réservé aux femmes considérées comme dangereuses. Le fait qu’elle ne soit pas mariée et pourtant enceinte d’un homme dont elle ne connait pas l’état civil est très certainement la source de sa dangerosité assimilée à de la prostitution. Norma accouche d’une petite Irène Mona le 6 juillet 1940, elle reste internée avec son bébé jusqu’à une date incertaine. Ce n’est en effet qu’en juin 1942 qu’elle demande une autorisation de séjour à Lyon, très certainement lors de sa libération du camp. Aucune décision n’est alors prise car entre le moment où elle dépose sa demande et celui où les services de police cherchent à enquêter sur elle, elle ne réside plus à l’hôtel Terminus. C’est elle qui s’adresse à nouveau à la préfecture en octobre 1942 pour réitérer sa demande tout en fournissant un certificat médical où le médecin explique qu’elle est en traitement pour lithiase biliaire.[6] Grâce à ce certificat du docteur Coche, elle est autorisée à résider jusqu’au 30 novembre, autorisation renouvelée pour un mois. Cependant, on lit sur un petit papier volant « faut-il proroger ? non AR« .[7] Une assignation à résidence est donc décidée, ce dont elle est informée le 17 février 1943. Norma signe ce document de trois croix puisqu’elle est analphabète, ce qui ne l’empêche de  réagir immédiatement. Elle décide dès le lendemain d’obtenir un nouveau certificat médical du docteur Coche qui stipule cette fois que la petite Irène donne des « signes d’appendicite chronique. Doit passer des examens complémentaires avant toute intervention chirurgicale qui peut se révéler ultérieurement indispensable. En conséquence, il est nécessaire que cette enfant reste à Lyon au moins jusqu’en mai« . Le docteur Coche n’est pas pédiatre mais spécialisé dans les maladies nerveuses. Son cabinet au 71 rue de Marseille n’est pas installé dans le quartier où vit Norma. C’est pourtant chez lui qu’elle se rend sans délai et obtient un document dont les déclarations portent sur une très jeune enfant et sont en cela précisément invérifiables. Norma a-t-elle suggéré ce subterfuge ou est-ce la décision du médecin ? Quoi qu’il en soit, ce certificat nous semble relever de la complaisance. Un permis de séjour lui est alors délivré pour une période de trois mois et il sera reconduit jusqu’en février 1946. On peut considérer que le docteur Coche a contribué à sauver la vie de cette jeune femme et de son enfant.

Le dépouillement des archives a également mis en évidence les noms des docteurs Colombet et Frank qui sont intervenus auprès de trois familles juives polonaises toutes réfugiées de Belgique en mai 1940 en provenance d’Anvers et de Bruxelles.

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La première intervention d’un de ces deux médecins date du 19 janvier 1942 en faveur de Brana Markowicz épouse Zermann.[8]  À la suite de sa demande de séjour déposée en janvier 1941 pour elle-même et sa fille Faiga âgée de sept ans, Brana Markowicz répond aux questions de l’inspecteur de police qui rédige ensuite un rapport le 17 septembre 1941 que la note manuscrite suivante résume : « israélite polonaise réfugiée de Belgique son mari dont elle est divorcée a obtenu un permis spécial le 2-9-41« . Forme lapidaire d’un parcours de vie réduit à son extrême et qui attend une réponse, écrite en lettres appuyées ne laissant aucun doute sur la détermination de son auteur : « Refuser« . Le 7 janvier 1942, Brana Markowicz en est informée. Elle doit donc quitter le département dans un délai de quinze jours sous menace d’internement. Il est intéressant de noter que le motif de ce refus de séjour n’est pas précisé à l’intéressée mais une lecture scrupuleuse des documents apporte l’explication. Il est retenu à sa charge qu’elle est divorcée et que résider dans la même ville que son ex-mari n’est pas recevable. Or, il y a confusion entre son statut de femme divorcée de Lebj Gelman et son nouvel état matrimonial, épouse désormais de Lejzor Zermann. On peut considérer que si Brana Markowicz avait connu le réel motif de ce refus, elle aurait pu démêler ce dramatique quiproquo et obtenir son permis de séjour. Il est vrai que pour porter un peu plus à confusion, peu de temps après son arrivée elle a dû vivre séparée de son mari qui souffre alors d’affection pulmonaire nécessitant son isolement. Brana réagit pourtant rapidement puisque le 19 janvier, le docteur Frank lui délivre un certificat médical où il est stipulé que « l’état de la malade [elle souffre de problèmes gynécologiques] nécessite le repos et un traitement de longue durée« .[9] L’accord de séjour est mentionné directement sur le document. Il ne fait aucun doute que l’intervention du médecin a été là encore, décisive. Coïncidence ou stratégie, il est intéressant de souligner que deux des parcours de femmes étudiés font référence à des problèmes de santé d’ordre gynécologiques.

Par ailleurs, on retrouve le nom de ce médecin dans le dossier de la famille Goldkorn/Sandler en avril 1942. Au cours du mois de février, les familles Goldkorn/Sandler, Zerman/Markowicz et Ament/Edel ont complété leur déclaration qui doit être établie par tout israélite établi ou réfugié en France depuis le 1er janvier 1936. À la suite de cette déclaration, les deux premières sont assignées à résidence dans la Drôme et la troisième en Ardèche, à La Louvesc. Ils-elles signent l’avis d’assignation entre le 31 mars et le 23 avril 1942 et le premier certificat médical est délivré le 22 avril. Il est plus que certain que les familles se connaissent, toutes trois réfugiées en mai 1940 à Lyon. En ce qui concerne les Goldkorn/Sandler, on sait que la famille de l’épouse vit à Lyon depuis de nombreuses années tandis que les Ament/Edel sont arrivés de Bordeaux et les Zerman/Berkowicz par train de réfugiés. Rien ne permet de dire s’ils-elles se fréquentaient avant de se réfugier à Lyon mais le fait est qu’une forme de solidarité s’est développée parmi eux puisque le docteur Frank intervient également pour la famille Goldkorn/Sandler. Informés de leur assignation à résidence le 23 avril, les Goldkorn/Sandler se rendent deux jours plus tard place des Célestins, au cabinet de ce docteur Frank qui certifie à propos de Szaja Goldkorn « donner des soins depuis le début de l’année […] l’état de ce malade est assez sérieux et nécessitera encore un traitement de plusieurs mois« .[10] Szaja Goldkorn ne s’arrête pas là puisqu’il fait appel le même jour au médecin du lycée Ampère où son fils est scolarisé. Le docteur Colombet qui exerce donc dans ce lycée rédige un long document dans lequel il établit un « état descriptif de sa santé actuelle« .[11] Il précise que son patient est un ancien de la Coloniale et qu’au cours de deux séjours en Guinée il a contracté des maladies dont il garde des séquelles et fait de lui un « hépatique chronique qui a besoin de suivre un régime et un traitement. » Trois jours plus tôt, le docteur Colombet a reçu Anna Edel et une fois encore il a dressé à la demande de la patiente un « état descriptif de sa santé« .[12]

D’emblée, le médecin précise également qu’il est « assermenté certifié« . Il explique qu’elle « présente des troubles céphalines constants« , énumère des symptômes et données médicales puis déclare : « il est [illisible] qu’il s’agit d’une malade qui doit être placée sous surveillance médicale et qui par conséquent doit pouvoir être facilement suivie par un médecin. Elle peut en effet  faire des complications brusques et graves« . Le médecin précise enfin que « le séjour en altitude est absolument contre indiqué dans ces cas d’hypertension« .[13] Le docteur Colombet prend soin de donner à son certificat toute la rigueur qu’une démonstration requiert : il est assermenté, précise qu’il s’agit d’un bilan de santé, énumère des symptômes en recourant aux termes scientifiques puis conclut sans laisser de place à l’alternative : ses patient-e-s ont besoin de soins constants. Or, nous l’avons dit, Vichy chercher à isoler les Juif-ve-s en les assignant à résidence dans des petites localités où par ailleurs on trouve peu ou pas de médecins de proximité. Les départements concernés, ici la Drôme et l’Ardèche sont essentiellement ruraux et les petites communes mentionnées dans les bulletins d’assignation à résidence sont situées dans des zones de moyennes altitudes. Le médecin, par son diagnostic et ses recommandations qui revêtent la forme d’impératifs médicaux contrecarrent la politique d’exclusion des Juif-ve-s. Vichy se voit contraint d’obtempérer, jusqu’à un certain point puisque d’une part des contre expertises sont demandées et  que d’autre part les rafles de l’été 1942 montreront que maladies et certificats médicaux ne protègent alors plus de la déportation.

Dans le cas d’Anna Edel, un médecin expert est amené à donner son avis. Le docteur Seitier, médecin des services de police, médecin assermenté, la reçoit le 20 mai 1942. Il certifie qu’elle souffre « d’hypertension accompagnée de troubles généraux« , confirmant le précédent diagnostic.[14] Pourtant, il est moins catégorique que son collègue et affirme qu’elle peut résider à une altitude de moins de six cents mètres cependant qu’il reconnaît qu’un médecin est nécessaire dans la commune de résidence. Monsieur Travard chef du bureau des étrangers de la préfecture de Lyon tranche et l’assigne à résidence en Haute-Savoie, ce qui en soit est surprenant, compte-tenu de la proximité de la frontière suisse. D’ailleurs, sa fille Fritzi passe en Suisse, la trace de ses parents se perd jusqu’au 17 septembre 1945, date de l’arrivée de leur bateau dans le port de New York.[15] Si ce dénouement heureux n’est pas uniquement le fait de la complicité d’un médecin, l’intervention du docteur Colombet y est pour beaucoup.

Le docteur Seitier, médecin des services de police a été également appelé pour vérifier l’état de santé de Salomon Agid.[16] Entré en France en 1926, il y vit de son métier « d’organisateur de sport« .[17] Lors de la déclaration de la guerre, il est engagé volontaire dans la Légion, mobilisé à Sidi Bel Abbès jusqu’au mois de mars 1941, époque à laquelle il vient à Lyon et demande à être autorisé à y séjourner, ce qui lui est refusé. Il en reçoit la notification le 23 février mais Salomon argumente, par une lettre datée du 26 dans laquelle il affirme ne pouvoir quitter le département car il « fait soigner un mal contracté pendant [son] engagement« .[18] Il est alors convoqué le 4 mai chez le docteur Seitier pour expertise. À l’issue de la consultation ce dernier rédige le certificat suivant : « souffre de troubles gastriques qui ne nécessitent pas une présence absolue à Lyon. Il pourra dans 20 jours être dirigé dans une localité ayant son médecin« . Il est donc décidé de l’assigner à résidence à La Louvesc en Ardèche.

On comprend que le recours à un certificat médical pour contrecarrer une décision peut dépendre de la nature des symptômes dont la gravité peut être remise en question comme c’est le cas de Salomon Agid, à moins que le choix du lieu d’assignation à résidence se fasse par la prise en compte de certains facteurs, comme l’altitude ou la présence d’un médecin dans la commune. En termes de stratégie, ces exemples donnent à penser que recourir à des symptômes difficilement vérifiables semblent payant, ce qui est le cas de Norma Starhaider dont la fille de deux ans souffre de douleurs apparentées à des crises d’appendicite. Cependant, ces contre-attaques n’ont de poids que dans une société gouvernée par la raison. Au moment des rafles de l’été 1942, elles n’ont guère plus de valeur, il faut frôler la mort et la folie pour être exempté-e-s cependant nous l’avons vu, qu’il ne s’agit plus de feinte mais de désespoir. Enfin, ce n’est pas nécessairement la raison qui organise une société mais son contraire qui viendrait expliquer une décision tout à fait surprenante, apportant ainsi une nuance entre raison et arbitraire, lecture trop systématique d’une réalité beaucoup plus complexe.

C’est ce que nous allons voir grâce au parcours de Nuchim TamarTeitelbaum, arrivé en France en 1930 avec un contrat de travail de directeur commercial pour le Comité des Bois SA dont le siège est alors à Paris.[19] Les événements de juin 1940 le conduisent à Lyon où il s’installe avec sa sœur Bluma Teitelbaum tandis qu’il continue de travailler comme « exportateur de bois durs de France » vers la Suisse et le Portugal. Pour Vichy, ce n’est pas tolérable qu’il puisse se déplacer en zone libre pour continuer ses affaires. Aussi, un avis défavorable est donné en janvier 1941 à sa demande de sauf-conduit pour se rendre dans l’Allier à des fins professionnelles. Nuchim dépose une nouvelle demande en mars. Dans l’enquête menée en avril, l’inspecteur écrit « on croit savoir que les frères Tamar ont perdu de grosses sommes d’argent du fait de leur repliement« ,[20] ce qui est la réalité, des péniches chargées de bois ayant été déroutées et perdues en juin 1940. Dans le même temps, le préfet est informé que « l’intéressé a été dénoncé en 1937 par lettre anonyme, comme se livrant à l’espionnage avec son frère, brigadier aux Spahis à Senlis » et on requiert qu’ils « fassent l’objet d’une surveillance discrète« .[21] L’étau se resserre peu à peu, les sauf-conduits sont refusés tandis qu’à la suite d’une demande de renouvellement de sa carte d’identité de commerçant, celle-ci lui est refusée par décision ministérielle du 28 janvier 1942. Alors qu’il est soupçonné de « continuer son activité commerciale« , la direction régionale des questions juives exige qu’il « soit invité à quitter notre région pour une localité éloignée de grands centres à seule fin d’annihiler son action« .[22] Quand Nuchim espère un sauf-conduit pour la Savoie pour exporter un lot de bois et liquider des affaires, il reçoit le 8 juillet un avis d’assignation à résidence à Lus-la-Croix-Haute (Isère) décidé par le directeur du bureau des étrangers de la préfecture du Rhône, M. Travard. Il réagit immédiatement et cherche à obtenir l’annulation de cette décision. Dans sa lettre du 16 juillet 1942, il écrit :

« Je vie en commun avec ma famille, et  j’ai besoin de soins constants, étant affaibli par suite d’une perte de plus de 22 kg. Je suis atteint d’hypertrophie prostatique, troubles nerveux et d’une dermatose. […] Les événements de la guerre m’ont durement touché, au début des hostilités j’avais un stock important de bois à Dantzig qui a été saisi et vendu comme bien ennemi, mes biens à Paris ont été dernièrement saisis par l’Autorité d’occupation.

Je suis venu en France en 1931 étant engagé à l’époque par le Comité des Bois SA à Paris, comme Directeur Commercial, vu ma connaissance de la production dans le pays de l’Europe centrale et la Baltique. En quittant la Pologne pour venir vivre en France, j’ai renoncé de mon gré à une situation qui était doublement rémunérée que celle que j’ai acceptée en France. Je peux apporter, si nécessaire, toutes les preuves. Mon frère, 15 ans plus jeune que moi, qui est venu avec moi en France a fait trente et un mois de service militaire en temps de paix […]. Moi-même j’étais appelé sous les drapeaux par l’Armée polonaise en France.

Depuis plus d’un an mes parents en Amérique du Nord font des démarches pour obtenir mon visa d’émigration et j’espère que sous peu j’obtiendrai l’autorisation ».[23]

Nuchim Tamar a joint cinq certificats médicaux établis entre le 15 et le 17 juillet 1942.[24] Tous attestent de son déplorable état de santé, parle d’asthénie, d’un « état psychique à base d’angoisse d’insomnie« ,[25] mais aussi d’amaigrissement, de « diverses manifestations urinaires et cutanées« .[26] Ces certificats sont tous plus éloquents les uns que les autres pour confirmer un état psychique et physique désastreux, ce qui n’empêche pas le nouveau directeur du bureau des étrangers M. Gillis d’écrire « s’il n’y a pas de médecin à Lus la Cx Haute, il pourra demander un sauf conduit pour aller se faire soigner dans un chef-lieu« .[27] La décision est donc maintenue bien que selon ces médecins, « il soit souhaitable qu’il puisse être autorisé à rester à Lyon« .[28] Après quelques reports de la décision, Nuchim Tamarest finalement contraint de se rendre à Lus-la-Croix-Haute. Toutefois, il poursuit ses démarches afin que son assignation à résidence soit modifiée et qu’il puisse résider soit à Nyons (Drôme) soit à Alboussière (Ardèche). Il s’adresse au secrétariat d’État à l’Intérieur qui transmet au préfet du Rhône pour avis. Contre toute attente, on peut lire en note : « l’on pourrait se laisser faire pour la Drôme ou l’Ardèche (voir sa requête chez nous) mais sans lever la mesure. Tamar est riche à millions dit-on et sous aucun prétexte il ne doit paraître obtenir une faveur totale« .[29] Monsieur Gillis est l’auteur de cette note, alors que quelques jours auparavant, il n’avait pas accepté de modifier sa décision. Aussi, prépare-t-il une note à l’intention de Vichy où il explique que « cette mesure [d’assignation] avait été prise à la demande Police Questions Juives aucun fait nouveau permet de la reporter mais en tenant compte tenant compte des faits exposés dans sa requête […] et dans un document » il est « assigné à résidence à Nyons sur sa demande pour raison de santé« .[30] Comment expliquer ce revirement alors que tout allait contre ? La conjonction des certificats médicaux et d’une attestation du Maire de Lus-la-Croix-Haute apporte la réponse : il est impossible de se loger en hiver dans cette commune où non seulement les hôtels ferment mais les logements chez les particuliers sont réquisitionnés par l’école de ski de montagne. La véracité des maux exposés dans les certificats médicaux ne peut être mise en doute pas plus qu’on ne peut penser que les éléments portés à la connaissance du bureau des étrangers aient influencé la décision. Cependant, ils servent de prétexte : le chef du bureau des étrangers rature donc sa note : ce n’est pas sur sa demande, car il ne faut pas laisser penser qu’il a bénéficié d’une mesure de faveur, mais pour raison de santé que Nuchim Tamar peut résider à Nyons. On est en droit de penser que des pots-de-vin ont été versés et que les certificats médicaux ont été un instrument utilisé par le bureau des étrangers, peut-être par le nommé Gillis pour maintenir une apparence de légitimité et d’autorité. Ne parle-t-on pas ici d’irraison ? Néanmoins, par ce concours de circonstances qui relève de la contingence, Nuchim Tamar reste à Nyons jusqu’en septembre 1944 en compagnie de ses sœurs, avant de revenir à Lyon puis à Paris.

 

Il ne fait aucun doute que des médecins lyonnais ont contribué par les certificats qu’ils ont délivrés à sauver des hommes et des femmes de la déportation, certains de manière volontaire comme les docteurs Rougier, Colombet, Frank et Coche, d’autres de manière fortuite mais pour autant tout aussi décisive. Si un voile peut être levé sur l’action de quelques-uns, il reste que les actions de la majorité d’entre eux restent largement inconnues, restées dans les secrets du dossier médical.

Il faudrait poursuivre les recherches afin de mettre en évidence s’il existe des stratégies plus féminines. En effet, si les problèmes gynécologiques sont une évidence, il est possible que dans une conception genrée des maux, des médecins aient recours à certains diagnostics qu’ils auront jugés plus féminins ou au contraire plus masculins. Enfin, une perspective de recherche s’ouvre lorsqu’à lire les symptômes de Nuchim Tamar, on retrouve des descriptions d’un état de santé dans une certaine mesure très similaire à ceux de Moses Goldschlag interné au camp de Noé.

 


[1] ADR, 829 W 394, n° 83 349

[2] ADR, 829 W 394, n° 83 349. Rapport manuscrit du commissaire de police Robert Gra, 11 décembre 1942.

[3] La police se rend précisément à son cabinet pour ce motif et non dans le but d’effectuer un contrôle des identités.

[4] ADR, 829 W 387, n° 81 802

[5] ADR, 829 W 369, n° 78 527

[6] ADR, 829 W 369, n° 78 527. Certificat médical du docteur René Coche, 6 octobre 1942.

[7] ADR, 829 W 369, n° 78 527. Note volante, sans date.

[8] ADR, 829 W 172, n° 25 579

[9] ADR, 829 W 171, n° 25 484. Certificat médical du docteur Frank, 19 janvier 1942.

[10] ADR, 829 W 362, n° 77 064. Certificat médical du docteur Frank, 25 avril 1942.

[11] ADR, 829 W 362, n° 77 064. Certificat médical du docteur Colombet, 25 avril 1942.

[12] ADR, 829 W 271, n° 66 159. Certificat médical du docteur Colombet, 22 avril 1942.

[13] ADR, 829 W 271, n° 66 159. Certificat médical du docteur Colombet, 22 avril 1942.

[14] ADR, 829 W 271, n° 66 159. Certificat médical du docteur Seitier, 20 mai 1942.

[15] Immigrant Records, 1884-1952 (Philadelphia, Pennsylvania), Hebrew Immigrant Aid Society, (Philadelphia, Pennsylvania, IMI for the Balch Institute, 1980).

[16] ADR, 829 W 303, n° 69 363

[17] ADR, 829 W 303, n° 69 363. Rapport d’enquête du 2 octobre 1941.

[18] ADR, 829 W 303, n° 69 363. Lettre de Salomon Agid, 26 février 1942.

[19] ADR, 829 W 275, n° 66 495

[20] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Enquête du commissariat de police, 21 avril 1941.

[21] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Lettre au préfet du Rhône, 17 mars 1941.

[22] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Lettre de l’inspecteur Deveze de la direction régionale des questions juives, 25 juin 1942.

[23] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Lettre manuscrite de Nuchim Tamar, 16 juillet 1942

[24] Ces certificats ont été rédigés par les docteurs Jean Cibert, Paul-Jean Michel, A. Devic, Jean Gaté et Pierre P. Ravault.

[25] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Certificat du docteur A. Devic, 17 juillet 1942

[26] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Certificat médical du docteur Ravault, 4 septembre 1942. Ce médecin n’avait pas pu être sollicité en juillet 1942 car il était alors en congé.

[27] ADR, 829 W 275, note manuscrite en marge d’un courrier de Nuchim Tamar, 16 septembre 1942.

[28] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Certificat médical du professeur  Ravault, 4 septembre 1942 signé par un médecin non nommé

[29] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Note manuscrite en marge d’un courrier du secrétariat d’État à l’Intérieur, 8 octobre 1942.

[30] ADR, 829 W 275, n° 66 495. Note manuscrite ne marge d’une lettre de Tamar Nuchim, 7 octobre 1942.

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  1 comment for “Les certificats médicaux et les réfugiés juifs à Lyon

  1. ida
    5 décembre 2015 at 11 h 21 min

    i was searching the web on information about my grandmother and to my shock I found her on your web site…. Norma Starhaider… the baby you wrote about is my mother….. first WOW where did you get this information from and, if i new this doctor was still alive I would have thanked him for all he did for her.
    After coming on the Medical certificate page, and looked through the photos above that’s how i new it was my grandmother as we have the same photo. My brother and I new Norma well as she lived with us all our lives.

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