Plus qu’un nom dans une liste : Simon Badinter

Monsieur le Doyen

J’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance l’autorisation de m’inscrire à la faculté de Lettres de Lyon. Je suis titulaire du baccalauréat de l’enseignement secondaire, dont la première partie m’a été décernée avec la mention Bien (série A) et la seconde partie, série philosophie avec la mention Assez Bien. Je suis né à Paris et suis  de nationalité française. D’après les lois actuelles je suis considéré comme israélite.

J’ai fait mes études à Paris au Lycée Janson de Sailly où j’ai obtenu une médaille de Bronze, quatre fois le prix d’excellence  et de nombreux autres prix. En première j’ai été présenté au concours général, en version latine.

Ce sont seulement mes deux derniers trimestres de philosophie que j’ai passé à Lyon, au Lycée Ampère où j’ai été notamment premier en philosophie. J’ai l’intention de préparer à la Faculté de Lettres de Lyon, une licence ès lettres

Ma famille est d’origine juive, mon aïeul le plus lointain que je connaisse, Vladimir Badinter est né à Poltava vers 1785 et mort en 1860. Il était agriculteur et participa comme soldat à la campagne de Russie en 1912. Son fils mon arrière grand-père Simon Badinter, né en 1825 à Poltava, s’engagea dans l’armée et fit la guerre de Crimée comme sergent et fut tué pendant le siège de Sébastopol en 1855. En récompense de son courage le Tsar Alexandre II fit don à sa veuve de 56 hectares de prairies à Telenschty en Bessarabie où elle vint s’établir avec ses enfants dont mon grand père Abraham Badinter né à Poltava en 1853 mort à Telenschty en 1914. Mon grand-père fit sur ses prairies de l’élevage de bovins et en même temps du commerce de cuirs et peaux.

Mon père Simon Badinter est né en 1895 Telenschty, il fit ses études au lycée de Kishinev puis entra à l’Université de Moscou où il suivit les cours à la Facultés de Sciences Economiques. Il fut mobilisé en 1915. Il fit la guerre comme aspirant, fut blessé et évacué en mai 1916 lors de l’attaque de l’armée Broussilov et reçut à cette occasion la croix de St Georges. Il retourna au front en octobre 1916 et fut démobilisé en 1917 lors de la Révolution Bolchévique. Il est entré en France en 1919 avec l’autorisation spéciale de Monsieur le Président Clémenceau. Il a suivi ses études à l’Université de Nancy où il a obtenu le diplôme d’ingénieur commercial. Il a été naturalisé français en 1927[1].

Du côté de ma mère née Charlotte Rosenberg à Edivietz en 1899, je ne peux remonter que jusqu’à mon grand-père Schoulim Rosenberg  né en 1871 à Edivietz qui fit son service militaire à Vladivostok et participa à la guerre russo-japonaise de 1904-1905.  Je déclare sur l’honneur n’avoir présenté aucune demande d’inscription dans une autre faculté de Lettres.  Veuillez agréer Monsieur le Doyen l’expression de mon plus profond respect.

 Claude Badinter, 7 quai du Maréchal Joffre Lyon

Claude est le fils aîné de Simon

Simon a été raflé le 9 février 1943 au 12 de la rue Sainte-Catherine à Lyon. Simon Badinter un nom dans une liste, celle des 86 personnes arrêtées.

«  Si c’est un juif, faites ce que vous voulez »  Klaus Barbie à des SS essayant de soutirer des informations à un Résistant présumé, à l’hôtel Terminus.

Trente personnes sont arrêtées par la Gestapo de Klaus Barbie, qui supervise personnellement la rafle dans les locaux de l’UGIF, la Gestapo traque pendant les quelques heures qui suivent la rafle, tout les employés du bureau, au total 86 personnes, presque tous juifs et munis de faux papiers, sont déportés à Drancy suite à ce coup de filet.

Selon les renseignements allemands qui ont mené à la rafle, le comité de la rue Sainte Catherine aurait aidé des juifs à passer illégalement la frontière franco-suisse, ils étaient financés par l’association américaine des Quakers( AFSC), par des juifs de France et de Genève. Dans les documents de rapports allemands relatifs à cette rafle il est stipulé que parmi les  « hommes dans l’ombre du comité » ont été trouvé le Cardinal Gerlier et l’abbé Glasberg, ce dernier en fuite au moment de la rafle.

Les hommes et femmes arrêtés étaient en possessions d’argent, de devises étrangères et de diamants « qui ont été mis en sûreté.. ». Durant la rafle un homme à « légèrement été blessé par balle.»

Ils sont tous transférés dans un premier temps à la maison d’arrêt de la Wehrmacht à Châlons-sur-Saône, mais la prison étant déjà pleine ils sont acheminés vers un autre camp, ils sont  casés dans deux pièces du Fort Lamothe. ».

Transférés le 12 février en train pour Paris, au moment du départ, ils ne sont plus que 84 (60 hommes, 24 femmes ; dont 15 entre 15 et 20 ans), deux d’entre eux ayant réussi à s’évader le matin même. Le groupe arrive gare de Bercy après plus de 12 heures de train, ils sont dirigés vers le camp de Drancy.

Après l’étude des documents, Serge Klarsfeld tire la conclusion que la responsabilité de cette rafle incombait uniquement à la Gestapo de Lyon, sans qu’aucune directive n’ait été donnée à ce sujet à leur chef, Klaus Barbie. On trouve d’ailleurs sa signature sur deux rapports relatant la rafle, datés du 11 février.

Si, lors de son procès Barbie conteste l’authenticité de ces télex,la source est le CDJC tout comme il le fait au sujet de la rafle des enfants d’Izieu, Klarsfeld réfute cela en usant du même argument que Barbie.

Parce que justement ces documents proviennent du CDJC, qui détient les archives du service des affaires juives de la Gestapo de Lyon, ils ne peuvent être contestés. De plus Klarsfeld ajoute qu’aucun des nazis jugés en Allemagne, n’a contesté les documents fournis comme preuve par le CDJC.

La description des évènements du 9 février implique directement Barbie, il aurait bien plus que supervisé mais bien participé à la rafle. Il aurait personnellement interrogé sur place des juifs qui se rendaient à l’UGIF, l’un d’entre eux (Michel Kroskof-Thomas) en arrivant après la Gestapo dans les locaux, à réussi à feindre de ne pas parler allemand et d’être arrivé là par erreur, feignant qu’il était artiste peintre et qu’il avait rendez-vous, qu’il s’était simplement trompé de bureau. Après une heure d’entretien avec Barbie, devant une centaine de personnes arrêtées ce jour là, (selon le témoignage de Michel Krosko f- Thomas) il a été relâché par Barbie, convaincu par son histoire et ses faux papier ; il put alors se rendre dans les cafés que fréquentaient les réfugiés pour les prévenir et organiser la surveillance des locaux pour éviter à toute autre personne de tomber dans le piège de la Gestapo.

Mais tout au long de la journée la souricière du 12 rue Sainte Catherine va retenir plus d’une centaine de personnes, divers témoignages confirment cela, et malgré les efforts de ceux qui ont réussi à être rapidement libéré, pour prévenir la communauté juive Lyonnaise, Victor Szulklafer envoie un télégramme codé au consistoire de Nice pour les prévenir il dit que « Mr Shorban (malheur en Hébreu) est arrivé à Lyon, prévenez les gens. »

Jacqueline Rozenfarb, 14 ans au moment des faits réussit à convaincre Barbie qu’elle n’est pas juive mais Française ; comme tous ceux qui ont été libérés par « le patron » ce jour là, elle repart des locaux de l’UGIF sans ses papiers, qu’elle devait aller récupérer à l’hôtel Terminus à Perrache le lendemain matin. Après s’être rendue chez les parents d’une autre jeune femme présente rue Sainte Catherine, où elle rencontre le Grand Rabbin Kaplan, atterré par la nouvelle. Jacqueline aura la présence d’esprit de ne pas se rendre à l’hôtel récupérer ces papiers, le soir même elle quitte avec sa mère son domicile et changera constamment d’adresse.

Lea Katz, une autre rescapée de la rafle explique qu’elle s’était rendue aux locaux de l’UGIF, car la veille lors d’un contrôle d’identité elle entendit dire qu’une rafle allait avoir lieu à la Synagogue, quai Tilsitt le samedi suivant ; elle alla donc voir le Grand rabbin pour le prévenir, mais ce dernier lui conseilla d’aller prévenir le rabbin qui serait de service le lendemain ; le rabbin Schoenberg était supposé se trouver au locaux de L’UGIF, elle s’y rendit le lendemain.

Michel Godot-Goldberg était un enfant de cinq ans. Il accompagnait son père employé de l’UGIF. Son témoignage lors du procès Barbie en 1987 est centré sur le désarroi des fils et filles de victimes de la Shoah dont les parents ont disparu sans laisser de traces. Eva Gottlieb était assistante-dactylo bénévole au siège de l’UGIF de Lyon. Disposant de faux papiers sans mention du tampon « juif », elle a pu ressortir de l’immeuble en prétextant venir rapporter une partition de musique à l’une de ses connaissances. Sa mère faisait partie des 84 personnes déportées.

Victor Szulklaper avait 20 ans en 1943. Il travaillait à la Fédération des sociétés juives de France (FSJF). Il doit son salut à la fausse carte d’identité française dont il disposait à l’époque.

Télégramme de la rafle , CDJC

Simon Badinter n’a pas témoigné en 1987 au procès de Lyon. Il n’est pas revenu.

 


[1] Décret de naturalisation daté 12/01/1928.

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  2 comments for “Plus qu’un nom dans une liste : Simon Badinter

  1. im
    25 juillet 2012 at 15 h 10 min

    Simon Badinter est aussi le père de Robert Badinter, futur garde des Sceaux et président du Conseil constitutionnel. Son histoire, comme celle de quarante autres naturalisés français devenus gloire de la nation est racontée dans « Ils sont devenus français, dans le secret des archives nationales », paru chez JCLattès et en poche chez Points Seuil.

    • Jewishtraces
      25 juillet 2012 at 15 h 50 min

      Merci Isabelle pour ce commentaire , Robert Badinter a apprécié notre travail et la découverte de ce courrier dans les archives départementales

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