Une enfance Française

Annie Hartl-Weich

Parmi les nombreuses chances que j’ai eues dans ma vie, les plus décisives se sont concentrées sur mes premières années. En tout premier lieu que mes parents aient eu la clairvoyance de quitter d’abord Vienne, puis trois ans plus tard Paris en temps utile, et qu’ils aient trouvé refuge au village de Fons dans le Lot, dont toute la population sans exception a protégé notre famille pendant quatre ans, de sorte que nous avons passé la guerre loin des rafles, des camps et des déportations.

 

Le petit nain vient avec…

 

Née le 20 septembre 1937 à Vienne, j’ai été trop jeune pour me rendre compte des circonstances quelque peu dramatiques de notre fuite et de la précarité de notre situation de réfugiés, mais assez âgée pour me souvenir plus tard des années à partir d’environ 1940. Et de ne pas avoir grandi dans une famille muette, comme j’en connais tant, mais dans un milieu où on parlait ouvertement aussi bien des périples de la petite famille de Vienne à Paris, puis à Fons, que de ce qui est advenu de la famille élargie, pour une partie émigrée aux quatre coins du monde, pour une plus grande partie exterminée par les nazis. Et que mes parents aient vécu suffisamment longtemps3 pour que nous ayons eu amplement l’occasion de parler et reparler d’une période qui, pour certaines de mes amies ayant eu une enfance semblable à la mienne, constitue un grand trou noir. De plus, mes parents m’ont laissé deux grands cartons pleins de lettres et d’autres documents dans lesquels je n’ai pas fini de découvrir des détails intéressants sur ces années qui n’ont pas été sombres pour moi, ni parce qu’inconnues, ni parce que malheureuses.

 

Quelques mots sur les familles respectives dont sont issus mes parents : Ma mère, Franziska Grünhut, née à Vienne le 18 août 1908 – 68e anniversaire de l’empereur François-Joseph, dont elle porte le nom : Franz(-Joseph) – Franzi(ska), l’année où l’Empire tout entier fêtait ses 60 ans de règne -, a grandi dans une famille juive petite-bourgeoise, très assimilée, très ordonnée, originaire de Bohême (ma grand-mère Hedwig Salus) et de Silésie (mon grand-père Friedrich Grünhut). Mes grands-parents s’étaient installés à Vienne après leur mariage. La famille chrétienne (« aryenne ») de mon père Karl Hartl, né à Vienne le 30 juin 1909, était plus modeste encore que les Grünhut ; le désordre s’y instaura après la mort (de diabète, à peu près à l’époque de la découverte de l’insuline) de ma grand-mère paternelle à l’âge de 32 ans, laissant un veuf désemparé, incapable d’élever son fils de 12 ans dont il ne comprenait pas les aspirations intellectuelles. Ce furent finalement sa grand-mère maternelle et sa tante qui, malgré des conditions de vie très précaires, lui firent faire des études secondaires et même supérieures.

 

Les chemins de la jeune fille rangée et du grand gars indiscipliné provenant de milieux assez différents se croisèrent dans une organisation de jeunesse de gauche. Le frère aîné de ma mère, Paul, qui devait périr quelques années plus tard dans un accident de montagne, l’emmena chez les lycéens socialistes, mon père fut initié au monde de l’esprit et de la politique par des camarades de lycée juifs qui lui firent découvrir une ouverture d’esprit qu’il n’avait pas connu dans sa famille.

Franzi et Karl se rencontrèrent donc à l’âge de 17 ans dans une organisation appelée VSM, puis s’engagèrent aux « Etudiants socialistes », pépinière de l’élite politique socialiste d’après-guerre et de l’élite intellectuelle juive dont une petite partie seulement retourna en Autriche après 1945.

 

Ma mère fit des études de médecine et travailla jusqu’à ma naissance dans un grand hôpital de Vienne, mon père fit des études de sciences commerciales et eut plusieurs emplois ni très rémunérateurs, ni très gratifiants. Il participa à une enquête sociologique devenue célèbre, la première au monde, paraît-il (« Les chômeurs de Marienthal » de Paul Lazarsfeld) et écrivit trois livres d’enfants qui eurent un certain succès, assez durable et même international. Mes parents se marièrent fin décembre 1936 (à l’époque, 25% des juifs viennois contractaient des mariages mixtes4), je naquis neuf mois plus tard. La petite famille vivait dans une chambre de l’appartement des grands-parents Grünhut.

 

Passionnés de politique depuis leur jeunesse, mes parents suivaient avec une inquiétude croissante les événements en Allemagne et en Autriche depuis l’avènement d’Hitler. L’Anschluss ne les prit par conséquent pas au dépourvu. Le 14 mars 1938, au surlendemain de l’invasion allemande et jour de l’entrée (triomphale, hélas) de Hitler dans Vienne, un ami nazi de mon père le prévint que la Gestapo le recherchait pour ses activités antinazies au sein du parti social-démocrate (clandestin depuis 1934) et qu’il ferait bien de quitter le pays au plus tôt. Vives discussions : Karl doit absolument partir, Franzi, qui vient d’ouvrir un cabinet, qui a ses vieux parents et un bébé de six mois, préfèrerait rester, Karl ne part pas sans elle ; laisse-t-on Annie chez les grands-parents juifs ou chez Karl Hartl père avec sa deuxième femme ? Karl décrète:

« Das Zwergerl kommt mit ! » (Le petit nain vient avec).

 

Annie dans les bras de sa maman, Vienne 1937

 

 

 

 

Des cravates, un brassard mais pas de caleçon.

 

Une amie, Lisl Schilder, téléphone : Un dernier train part ce soir de la gare de l’Ouest, qui, dit-on, passera sans difficultés la frontière suisse. En toute hâte, Franzi emballe des cravates et pas de caleçons. Il paraît que notre taxi remonta vers la gare de l’Ouest tandis qu’Hitler descendait une rue parallèle, acclamé par la populace. Le lendemain, la Gestapo cherche en vain Karl Hartl dans l’appartement de ses beaux-parents juifs.

 

Maman s’installe avec moi et Lisl dans un compartiment avec d’autres juives apeurées, surtout par ce grand gaillard au brassard à la croix gammée qui passe et repasse dans le couloir (mon père déguisé). Je hurle sans interruption. A la frontière, on nous fouille jusqu’à la peau. Mon père assure que la belle famille germanique avec le joli bébé blond (notre passeport ne porte pas encore le J exigé plus tard par la Suisse) ne restera que peu de temps à Zurich, le temps que la maman se remette des fatigues de la grossesse et de l’accouchement (au bout de six mois ? !), pour retourner au plus tôt participer à l’essor que promet l’Anschluss qui vient de s’accomplir. Lorsque le train traverse le Rhin, il arrache son brassard et le jette dans le fleuve, les voyageurs, abasourdis, se rassurent, maman peut enfin confier au papa sa fille qui hurle toujours.

 

A destination de Paris, nous faisons une halte à Zurich. Maman et moi sommes accueillis par la famille Banyai (un ancien apprenti de mon grand-père où elle avait déjà passé quelques mois après 1918 alors que la famine régnait à Vienne), mon père doit prendre une chambre d’hôtel. Devant le flot de réfugiés, la Suisse a rationné le lait, maman s’énerve et veut rentrer en Autriche. Des rumeurs se répandent comme quoi Léon Blum aurait ordonné de fermer la frontière. Les Banyais nous rassurent : Les douaniers n’obéiront pas à cet ordre. Quelques jours plus tard, nous franchissons effectivement la frontière franco-suisse à Bâle.

 

A Paris, nous logeâmes tout d’abord à l’hôtel. Ne connaissant pas la ville, maman décida de faire du tourisme en la parcourant avec ma poussette. Elle avait pu emporter un peu d’argent : Des parents riches de Prague lui avaient versé une dot, et, après un étrange procès intenté contre la République d’Autriche, on lui avait remboursé plusieurs années de travail gratuit à l’hôpital. Elle se rendit dans une banque pour ouvrir un compte et fut surprise de s’entendre dire : « Où est votre mari ? En France une femme mariée n’a pas le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son époux. » Le français étant alors normalement la première langue vivante dans l’enseignement secondaire en Autriche, mes parents se débrouillaient assez bien, maman avait même fait un cours d’été à Grenoble une dizaine d’années auparavant. Un jour, toutefois, elle surprit le patron d’une mercerie en lui demandant : « Avez-vous un fils très fort ? » Dans un autre magasin, on la pria d’aider une femme tchèque à se faire comprendre. Elle essaya d’expliquer qu’elle parlait l’allemand, non pas le tchèque. « Vous êtes bien étrangère vous-même, quel égoïsme de ne pas vouloir aider une autre étrangère ! ? »

 

Mes parents trouvèrent bientôt une maison aux Plessis-Robinson, avenue des Chênes, à l’orée du bois. Nos voisins étaient des cousins viennois de mon grand-père, les Lederer, parents du chimiste Edgar Lederer, lequel, de retour de Russie, vivait non loin de là, à Sceaux. Marianne Lederer, l’aînée des six enfants d’Edgar et de la mathématicienne française Hélène, interprète comme moi, habite toujours à Bourg-la-Reine, tout près de Sceaux. Un ami autrichien de mon père, le journaliste Jules Klanfer, procura à mes grands-parents des visas pour la France. Leur fille aînée Emmy, qui était restée à Vienne avec eux et qui les aurait accompagnés jusque dans les chambres à gaz s’il l’avait fallu, obtint un des postes d’employée de maison en Angleterre qui a sauvé la vie à bon nombre de femmes seules. Après avoir confié au grand-père Hartl les quelques objets de valeur qu’ils possédaient et que nous devions récupérer après la guerre, Emmy accompagna ses parents à Paris et, au bout de quelques jours, poursuivit son voyage pour Londres.

 

Lorsque après la guerre la famille découvrit que mes grands-parents avaient été presque les seuls de leur génération à échapper à la Shoah, elle pardonna à ma mère d’avoir épousé un « goy ». Les jeunes avaient pour la plupart quitté Vienne ou Prague et y avaient laissé leurs vieux parents dont ils étaient loin de soupçonner que leur vie fût en danger. Les médecins dans la famille – deux grands-oncles et un oncle – furent presque les seuls à survivre aux camps de concentration. Nous devons à deux d’entre eux la chronique de l’horreur : Une lettre de mon oncle Bernie Pollack, déporté à Theresienstadt, puis à Auschwitz, qui vécut plus tard au Canada, datant de l’été 1945, dévoile sur deux pages l’hécatombe qui décima la famille Salus. Un arbre généalogique un peu spécial établi par mon grand-oncle Richard Salus, médecin à Theresienstadt, énumère sur deux colonnes d’une part les victimes, d’autre part les survivants. Une nièce de mon grand-père, en route pour l’Australie, grand-mère de ma cousine/nièce néo-zélandaise Dorothy (amie de notre Président fédéral, elle loge chez les Fischer quand elle est à Vienne), écrit d’une escale à Hong-Kong : « Vive notre Führer, sans lui, je n’aurais jamais fait un si beau voyage. » Les camps d’extermination n’existaient pas encore, on pouvait se permettre de telles plaisanteries. Ceux et celles qui n’ont plus revu leurs parents ont porté en eux une plaie ouverte jusqu’au bout de leur vie et ne sont jamais retournés à Vienne ni à Prague. La famille Hartl a été la seule à rentrer, et c’est ainsi que la langue commune des descendants de la famille Salus/Grünhut n’est plus l’allemand, mais l’anglais

 

Notre maison aux Plessis-Robinson devint une escale pour des parents et des amis ayant réussi à quitter l’Autriche pour se rendre en Angleterre ou aux Etats-Unis. Un cousin de maman, Felix Steiner, arriva un jour tout bouleversé, un ami venait de commettre une folie : c’était Herschel Grynzspan qui avait tiré sur le conseiller de l’ambassade d’Allemagne avec les conséquences qu’on sait. Felix réussit à émigrer en Amérique. J’ai moi-même, comme on en a normalement des premières années de sa vie, quelques souvenirs instantanés, des flashs : la forêt derrière notre maison, le cheval à bascule et l’auto rouge de mon ami Gérard, une nuit dans une cave, moi dans une grande malle en osier, le roulement de canons au loin, très intéressant…Et le seul souvenir de la débâcle : Mes parents et moi et plusieurs autres personnes dans une grange… ?

 

Plusieurs ouvrages, en partie contradictoires, relatent les activités et les conflits des réfugiés socialistes autrichiens à Paris entre 1938 et 1940, auxquels mon père était aussi mêlé. Je ne connais pas la nature exacte de ses activités pour les Brigades internationales de la guerre civile espagnole ; je sais qu’il a fait des émissions à destination de l’Autriche au poste émetteur de Fécamp entretenu par les Anglais ; et qu’il a participé à une tentative de formation d’un gouvernement d’exil autrichien devant rassembler toutes les forces politiques, y compris Otto de Habsbourg, avec lequel il a négocié directement, ce qui lui valut d’être exclu du Parti social-démocrate. La plupart de ses camarades refusaient tout pacte avec les « forces réactionnaires » ; certains préconisaient un maintien de l’incorporation de l’Autriche à une Allemagne démocratique (réédition de la République de Weimar) après une défaite d’Hitler, ce que mon père, qui détestait non seulement les Allemands nazis, mais les Allemands tout court, n’aurait jamais accepté. Dans une lettre à sa tante Poldi datée du 4 juin 1939 (trois semaines avant son 30e anniversaire, à peine trois mois avant le début de la guerre), il parle d’un nouveau livre qu’il a commencé à écrire, de la perspective de devenir correspondant du Times en France (sans écrire l’anglais ? !) ou correspondant de guerre en Chine, offre qu’il ne peut malheureusement pas accepter à cause de ses obligations familiales…, et promet de la rencontrer sous peu à Zurich – rêves, illusions, et le mal du pays.

 

Il rencontrait régulièrement son ami le professeur Dominois, dont il avait fait la connaissance lors d’un vol de Vienne à Prague, et qui lui avait offert d’utiliser le cas échéant sa maison de campagne à Fons dans le Lot. Après un déjeuner pris ensemble, M. Dominois succomba à une attaque cardiaque dans le métro, un choc profond pour sa famille et pour mon père. La famille maintint néanmoins l’offre de M. Dominois, et c’est ainsi que lors de la débâcle, nous avons eu la grande chance de savoir où aller. Nous nous sommes séparés en trois groupes, ma mère est partie avec moi, mon père avait encore affaire à Paris et mes grands-parents semblent avoir fait le voyage en voiture avec l’ami de mon père Erwin Margulies, qui s’installa à Piers avec nous ; la Citroën, garée dans notre cour, resta immobile pendant quatre ans faute d’essence.

Je n’ai aucun souvenir de la débâcle, mais maman m’a raconté qu’elle m’avait bien inculqué de ne surtout pas prononcer un mot d’allemand à haute voix. Mais ne parlant pas encore le français, j’aurais annoncé bien fort dans un restaurant bondé que je voulais faire pipi. Maman, voulant me faire taire à tout prix, m’a administré une bonne fessée, grand scandale pour les femmes qui l’observaient. Arrivés à Cahors, nous fûmes internées dans un couvent avec d’autres mamans et leurs enfants en bas âge (notamment belges et alsaciennes). Les fraises étant mûres, les religieuses ne nous laissèrent pas sortir dans le jardin. Une femme médecin française vint un jour faire une inspection et jugea que tout était au mieux. Ma mère lui fit de vifs reproches, comment pouvait-elle, femme et médecin, accepter que des enfants soient enfermés sans pouvoir sortir en plein air ! ? Sur ce, un agent de police nous emmena à un interrogatoire. Alors que nous traversions une place grouillante de fugitifs, un homme la héla : « Madame Hartl, Madame Hartl, j’ai des nouvelles de votre mari. » On n’a jamais su comment il l’avait reconnue.

Portrait d’Annie Hartl, dans les bras de sa grand-mère maternelle, Hedwig Salus Gruenhut © collection Hartl

 

 

 

Des lapins et du tabac.

 

La famille au grand complet s’est retrouvée à Fons, un village très pittoresque de 500 habitants à l’époque, à 12 km de Figeac dans le Lot. La famille Dominois/Monteil, qui avait aussi quitté Paris, logeait dans le village, leur maison dans le hameau de Piers à environ un kilomètre de Fons était à notre disposition. Cela faisait longtemps qu’elle n’était plus habitée, il a donc d’abord fallu la nettoyer à fond, le courant électrique n’a été installé à Fons qu’après notre arrivée. Mon père et ma grand-mère (ma mère ne leur faisait pas concurrence) durent s’habituer à cuisiner dans une marmite accrochée à la crémaillère ou posée sur un trépied dans la grande cheminée. Les cabinets étaient à l’autre bout de la cour. L’eau de la citerne n’étant pas potable, ma grand-mère et moi allions tous les jours remplir six bouteilles d’eau à boire au puits du maire Toulze à environ un kilomètre. J’aimais cette promenade quotidienne, surmontant ma peur des oies de la ferme qui me poursuivaient jusqu’à la grand-route.

 

Dans un village aussi petit de Fons, il n’était évidemment pas question de cacher ni notre présence, ni notre identité. Je ne sais pas comment furent établis les premiers contacts, mais aussi loin que remontent mes propres souvenirs, nous étions parfaitement intégrés parmi ces paysans qui n’avaient probablement jamais vu ni Autrichiens ni juifs de leur vie. Les voisins de Piers étaient, juste à côté de nous dans la maison des métayers, Gennie et son mari gazé, dont on entendait jour et nuit les quintes de toux et qui mourut bientôt ; la famille Vazé, des réfugiés alsaciens, je crois, avec Pierrot, avec lequel je jouais dans la châtaigneraie derrière la maison sous les yeux attentifs de ma grand-mère ; Gaston Réveillac avec sa femme Clotilde malade et leur fille Elise légèrement handicapée ; Mme Plonquet, bourgeoise parmi les paysans ; le maire Gaston Toulze, le grand ami de papa ; un peu plus loin la famille Roques avec leur fille Georgette, un peu plus âgée que moi ; à Fons-même M. et Mme Clary, instituteurs bientôt retraités ; Mme Dominois avec ses deux fils Yanko et Pierrot et sa nièce Ninon Monteil ; le boulanger M. Lample ; les religieuses du couvent de la Sainte Famille ; les sœurs Merle, qui tenaient l’épicerie, et leur nièce Anita, qui passait les vacances chez ses tantes ; Georges Colomb, dont le père était métayer du château et qui faisait un bout du chemin de retour de l’école avec moi ; à Pont-Aubard sur la route nationale de Figeac à Brive nos meilleurs amis Marie-Louise Dournes avec ses parents Laverne et leur fille Renée, dont le papa était travailleur forcé en Allemagne ; à Figeac mon institutrice Melle Lagrange qui venait à Fons tous les jours à bicyclette.

 

Mes parents, ma grand-mère et notre ami Margulies, de plus en plus immobilisé par sa sclérose en plaques, parlaient bien le français et n’eurent par conséquent aucune difficulté à communiquer avec la population. Mon grand-père était le plus âgé de la famille et le seul à ne pas connaître le français. Les Fonsois avaient une affection particulière pour ce vieil homme déraciné, certains partageaient leur maigre ration de tabac avec lui pour qu’il puisse se rouler un cigare. En se promenant avec moi, il me racontait le voyage de l’oncle Alfred avec sa nièce sur un paquebot à destination de l’Amérique. Il voulait de toute évidence me préparer à l’émigration aux USA, qui aurait été une catastrophe pour lui et ma grand-mère puisque nous n’aurions pas pu les emmener.

 

Mes parents et moi avions effectivement un Affidavit, et nous avons passé quelques jours à Marseille pour faire la queue comme tant d’autres devant le consulat des Etats-Unis. Je ne me souviens que d’une promenade sur la plage de Cassis. Nous ne semblons pas avoir obtenu de visas, toujours est-il que nous sommes restés en France, d’ailleurs aussi pour plusieurs autres raisons : Les USA n’auraient certainement pas laissé entrer mes grands-parents, et mes parents ne voulaient pas partir sans eux ; mon père aurait été arrêté en Espagne à cause de ses activités dans le contexte de la guerre civile ; de plus, adorant la France et ne parlant pas l’anglais, il n’avait aucune envie d’aller en Amérique.

 

Quand je demandais plus tard à ma mère de quoi nous vivions, elle me répondait qu’elle se le demandait elle-même. Lui restait-il encore de l’argent ? Margulies, issu d’une famille aisée, pouvait-il aider ? Maman faisait de temps en temps des piqûres à des malades ; beaucoup d’hommes étant partis en Allemagne, mon père aidait les paysans dans les travaux des champs. Le logement était gratuit, la nourriture venait largement des fermes. Ma mère tricotait de la laine filée par Mme Laverne, mon père élevait des lapins ; gros fumeur, il eut un certain temps un petit champ clandestin de tabac.

 

Portrait Karl Hartl © collection Hartl

 

Une nécessité urgente était de me faire apprendre le français. L’école de filles du village avait deux classes, les petites de 3 à 10 ans et les grandes de 10 ans au certificat d’études. Le premier jour de classe, maman était dans le bureau de Melle Lagrange et toutes deux m’observaient, seule dans un coin de la cour. Melle Lagrange appela Renée Dournes, qu’elle prenait au passage à Pont-Aubard sur le porte-bagages de sa bicyclette quand elle venait tous les matins de Figeac, et lui dit de jouer avec cette petite fille qui ne parlait pas le français. Tout alla alors très vite, et je fus bientôt très bonne élève, non pas que je fus plus intelligente que les autres enfants, mais parce que je faisais mes devoirs à la maison sous la surveillance de ma grand-mère au lieu d’aller garder les vaches, ce que je regrettais d’ailleurs vivement. Une autre chose que j’enviais à mes camarades : je portais des chaussures en cuir, elles des sabots qui, portés à l’envers, servaient de chaussons de pointes. Un jour mes parents, ayant déniché quelque part une pièce de tissu pied-de-poule, chargèrent le tailleur du village de me confectionner ainsi qu’à Renée une culotte golf. Les railleries de mes camarades qui n’avaient jamais vu de fille en pantalon surpassèrent toutes mes craintes, de sorte que je refusai catégoriquement de porter ce vêtement.

 

J’ai de nombreux souvenirs de la vie quotidienne à Fons, dont je ne peux relater ici que quelques-uns : maman, plus sportive que la plupart des paysannes, escaladant un grand cerisier. Papa nettoyant avec des voisins le fond de la citerne où s’était déposée une grosse couche de boue. Les soirées où on se réunissait à tour de rôle dans les différentes fermes, chez nous aussi, pour casser et éplucher les noix, dont on faisait de l’huile dans la région. Le onze novembre, où je ne comprenais pas que ce fût pas moi qui prononçât l’hymne aux morts pour la patrie devant le monument aux morts, puisque j’étais la meilleure en récitation. L’abattage annuel du cochon, qui s’échappait invariablement et qu’il fallait chasser à travers la cour avant de pouvoir l’écorcher – spectacle qui ne m’émut nullement jusqu’à l’âge de quatre ans ; plus âgée, je me cachais sous la table de la salle à manger jusqu’à ce que le cochon, suspendu à une échelle, fût tranché en deux moitiés. Le battage du blé, avec la grande batteuse à vapeur dans la cour. La cuisson du pain une fois par mois, que les paysans avaient repris l’habitude de faire eux-mêmes dans le four que chaque ferme avait dans la cour. Avant d’allumer le four, Gennie me demandait de m’y faufiler pour voir si les poules y avaient pondu. Une fois le pain sorti, on profitait de la chaleur résiduelle pour faire cuire des gaufres. Le passage d’un groupe de scouts, qui nous apprirent les chansons françaises telles que « Malbrouck s’en va-t-en guerre » ou « Auprès de ma blonde », que ne connais toujours bien mieux que les chansons autrichiennes que chantent mes amis viennois. Les jonquilles sur un talus de Pont-Aubard. Les visites « en ville », à Figeac. L’arbre de Noël dans la salle à manger, avec des cadeaux bien modestes, mais merveilleux pour moi. Les vieux qui parlaient patois – ils me disaient « Pécaïre » – pauvre petite, ce qui était plutôt une expression de tendresse que de pitié.

 

Quelques événements plus marquants : A un moment donné, mon père estima qu’il vaudrait mieux que nous ayons de faux papiers. Comme son ami, le maire Gaston Toulze, ne savait pas trop bien comment s’y prendre, il lui donna les clés de la mairie en lui expliquant dans quel tiroir il trouverait quel formulaire et quel tampon. Au milieu de la nuit, mon père pénétra dans la mairie et fabriqua de faux papiers pour toute la famille.

 

Mon acte de naissance viennois portait la mention « sans religion », donc ni juive comme ma mère, ni catholique comme mon père (ou plutôt ex-catholique, car pour épouser ma mère il avait dû quitter l’Eglise, les mariages civils n’étant pas possibles sous le régime très catholique de Dollfuss entre personnes de deux religions différentes). Mes parents décidèrent de me faire baptiser, au grand chagrin de mon grand-père. Ils voulaient, s’il leur arrivait quelque chose et que des Fonsois me recueillent, que j’aie la même religion qu’eux. Je me souviens donc de mon baptême à l’âge de quatre ans dans l’église romane de Fons. Erwin Margulies, baptisé le même jour, fut mon parrain. Deux ans plus tard, je fis ma première communion avec les enfants du village. Le bon curé Bergougnoux n’était certes pas dupe – il aurait été bien surpris d’apprendre que je suis restée catholique pratiquante.

 

Mon grand-père tomba malade en 1942 et mourut à la maison peu de temps après, probablement d’un cancer. Mon père dut descendre son corps du premier étage et tressaillit lorsque la main du mort s’abattit sur son épaule. Mme Plonquet, qui habitait à une dizaine de minutes de chez nous, nous « fit cadeau » de sa tombe, parce qu’elle entendait se faire enterrer dans le village où vivaient ses enfants. On ne m’a pas emmenée à l’enterrement, mais je sais que tout le village a accompagné mon grand-père à sa tombe située à quelques pas de l’église de Fons.

Annie Hartl avec son grand-père maternel, Friedrich Gruenhut, au Plessis-Robinson, 1940 © Collection Hart

 

 

 

Une omelette que les Allemands n’auront pas!

 

Entre 42 et 44, on n‘a pas vu d’Allemands à Fons. Ils étaient bien à Figeac, mais un petit village comme le nôtre ne fut pas importuné. La ferme de nos amis Dournes à Pont-Aubard, par contre, se trouvait au bord de la route nationale de Figeac à Brive. Des Allemands qui passaient s’arrêtaient parfois et demandaient à Mme Laverne de leur faire une omelette de deux douzaines d’oeufs – ils pouvaient ainsi être surs de ne pas être empoisonnés. Un jour qu’ils étaient là, Renée, âgée de cinq ans, assise dans l’encoignure de la fenêtre, vit arriver mon père par le sentier venant de Piers. Elle se glissa dehors sans se faire remarquer, courut à sa rencontre et lui dit : « Monsieur Charles, il y a les Allemands. » Mon père fit demi-tour et disparut dans un chemin creux. Une autre fois, le commandant allemand demanda à Marie-Louise Dournes si elle avait un bureau. Elle en avait un dans la salle à manger, inutilisée comme chez la plupart des paysans qui passaient leur temps à la cuisine. Au dernier moment, elle se souvint qu’elle avait dans un tiroir une lettre que mon père l’avait priée de remettre à des résistants (il avait pendant un certain temps traduit pour la Résistance d’anglais en français les modes d’emploi d’armes parachutées, mais semble avoir été calomnié par quelqu’un, de sorte que la Résistance se distanciait désormais de lui). Dans la lettre, il disait qu’il comprenait qu’on se méfie de lui comme ex-Autrichien non juif, mais il rappelait que sa femme était médecin qui pourrait rendre service s’il y avait des blessés. Bref, Marie-Louise, se souvenant de cette lettre, réussit à la subtiliser et à la jeter dans le poêle allumé sans que l’Allemand ne s’en aperçoive.

 

Dans les premiers jours de juin 44, des Allemands s’arrêtèrent de nouveau pour se faire faire une omelette. Marie-Louise demanda au commandant : « Vous savez où vous allez et pourquoi ? » « Nous allons vers le nord-ouest. » – « Moi je sais où vous allez, en Normandie, les Alliés ont débarqué. » Le commandant était incrédule. Marie-Louise alluma la radio. Les Allemands partirent sans manger l’omelette.

 

Un matin, la rumeur se répandit que les Allemands avaient mis le feu au village de Fourmagnac sur la route de Figeac en représailles à une attaque du Maquis. Quelques voisins se rassemblèrent devant chez Mme Plonquet d’où on voyait l’incendie, mon père aussi. Pendant qu’ils étaient là à regarder, une voiture allemande s’arrêta. Mon père, craignant qu’un des soldats connaissant peut-être le français ne remarquât son accent autrichien, s’adressa à eux en allemand, prétendant avoir fait des études de sciences commerciales à Vienne (ce qui était d’ailleurs vrai). Ils lui demandèrent s’il avait vu d’où avait été lancée la fusée qui venait de monter à l’horizon. « Je regrette, je suis myope et n’ai pas mes lunettes, je ne saurais vous dire. » Tout à coup, le vieux M. Bezombes, un commerçant de Figeac ami de Mme Plonquet, qui avait prêté des camions au Maquis, sauta en panique par une fenêtre du rez-de-chaussée. Un Allemand le mit en joue, mais mon père lui fait signe que c’était un vieux toqué. M. Bezombes put se sauver. Mon père refusant toujours de renseigner les Allemands au sujet de la fusée, ils décidèrent de l’emmener. Il leur dit : « Il bruine, permettez-moi d’aller chercher mon veston. » « Bon, si vous n’êtes pas de retour dans un quart d’heure, nous mettons le feu à Fons. » Mon père rentra, dit à maman de cacher les faux papiers (on ne sait jamais) dans un des murets entourant les champs et prit congé de nous. Ma grand-mère me dit : « Si tu es bien sage, papa reviendra ce soir. » Maman, furieuse : « Ne raconte pas des sottises à la petite, tu sais très bien que si nous avons beaucoup de chance, il reviendra à la fin de la guerre, mais qu’il est plus probable qu’il ne reviendra jamais. » Je préférai croire ma grand-mère et fus toute la journée encore plus sage que d’habitude. Nous allâmes dans un pré d’où on voyait la route. La voiture passa avec mon père, une mitraillette braquée sur lui. Je fus sage toute la journée et le soir, déjà couchée, la porte s’ouvrit et papa entra dans ma chambre. Je savais qu’il rentrerait.

 

Que s’était-il passé ? Les Allemands avaient gardé mon père toute la journée avec eux, lui posant et reposant la question sur la fusée, à laquelle il ne voulait ou ne pouvait pas répondre. A bout de patience, ils le mirent dans un fossé et lui demandèrent s’il avait un dernier vœu avant d’être fusillé. Il demanda à fumer une dernière cigarette. Arrive un officier sur une moto, qui demande ce qui se passe. On lui raconte l’histoire de la fusée. « A quelle heure, dans quelle direction ? C’était nous. » Mon père est enfermé dans une grange avec les habitants de Camburat. Il sert d’interprète. Un soldat qui fait les cent pas laisse tomber la crosse de son fusil sur le pied de mon père, celui-ci lâche un juron viennois. « Toi, tu n’es pas Français. Mais je ne te dénonce pas. » Papa entend les Allemands discuter entre eux : « Qu’est-ce qu’on fait, on met le feu au village, et à la grange avec ? » Finalement un officier vient et ordonne de relâcher peu à peu les captifs. « Celui-là nous a aidés comme interprète, on peut le laisser partir ? » « Pas sans mon voisin M. Truel. » Et ainsi ils s’en vont. Passant par chez les Dournes, papa entre : « Monsieur Laverne, vous avez dit que vous aviez une bouteille de vin dans votre cave pour les grandes occasions. C’est maintenant le moment. » Donc pendant que nous l’attendons à la maison, il déguste une bouteille de vin avec ses amis.

 

Un jour, toute la famille, très excitée, se réunit devant la radio. Personne ne voulant s’éloigner de l’appareil, on m’appela et me chargea de courir chez nos voisins les Réveillac pour leur dire : « Les Alliés ont débarqué. » Pendant les cinq minutes qu’il me fallait jusque chez Gaston et Clothilde, qui de toute évidence n’avaient pas de radio, je me répétai plusieurs fois cette phrase que je ne comprenais pas pour ne surtout pas l’oublier. Je pus donc la leur retransmettre intégralement. A ma grande surprise, il se jetèrent à mon cou en pleurant de joie.

 

Libération ?

 

Peu après, la région est libérée. Pendant quatre ans, nous n’avons pas été dénoncés aux Allemands, mais au lendemain de la Libération, mon père est dénoncé (par qui ? un grand secret plane jusqu’à aujourd’hui) à la Résistance. Comme membre de la cinquième colonne allemande. Lui et Margulies, très malade déjà, sont internés dans la prison de Pont l’Evêque à Cahors. Papa écrit des lettres désespérées à maman, à la famille Lagrange, à des amis. Mauvais traitements, faim, mais surtout manque de tabac. Maman va tous les jours à pied à Figeac, intervient auprès des autorités, supplie, se met en colère ; des amis témoignent en faveur de M. Hartl. Finalement les démarches sont couronnées de succès et les deux hommes rentrent à la maison dans un état lamentable.

 

Dès que le voyage est possible, mes parents, armés d’un jambon que leur a donné un de leurs amis et qu’ils mangeront sans pain, et Margulies partent pour Paris, mes parents pour trouver du travail, Margulies pour rejoindre sa famille. Ils m’installent avec ma grand-mère au couvent de Fons. La mère de Lisl Schilder y a passé la guerre, de même que la grand-mère de Margot Thieux (cachée, elle, dans le couvent de Madame Bergon à Assier) et celle de Francine Léon (cachée au collège de Jeanne d’Arc à Figeac) – je devais rencontrer les deux petites-filles des décennies plus tard. J’écris à mes parents : « Nous avons été voir untel… Nous avons mangé… » Une amie de maman, institutrice aux Etats-unis, m’envoie un colis contenant des dons de ses élèves : « Une petite fille qui a passé la guerre en France et qui vit très pauvre dans un petit village. » Je me souviens surtout du sucre candi. Ma tante Emmy, qui était restée sans nouvelles depuis 1940, nous rend visite d’Angleterre. J’écris à mon grand-père Hartl, en français : « Je suis contente d’avoir un autre grand-père, parce que celui d’ici est mort. » Pour Noёl 1944, Melle Lagrange m’accompagne à Paris pour passer les fêtes avec mes parents. Nous traversons la Loire sur un pont de fortune invisible sous les wagons. Au Bon Hôtel rue Vanneau, je suis fascinée par l’ascenseur et passe des heures à monter et à descendre.

 

Mes parents fêtent la victoire à Paris le 8 mars. Au milieu des jubilations, des gens qui dansent dans les rues et sur les toits des autobus, ils ont la mort à l’âme : Les rumeurs que maman avait refusé de croire pendant la guerre – les camps de concentration, les chambres à gaz (« Un peuple de poètes et de penseurs… ») – se sont avérées justes. La grande catastrophe générale, et la catastrophe familiale. Et mes parents devinent l’avènement de ce qu’on devait bientôt appeler la guerre froide.

 

Après la déclaration de Moscou de 1943, qui exigeait de l’Autriche une contribution à sa libération, donc une résistance organisée, mon père avait écrit à François Mauriac, qui lui avait promis son appui (à quelle occasion, je l’ignore, une carte de visite avec une invitation à lui rendre visite à Paris date forcément d’après la Libération), le priant de faire valoir son influence pour qu’on ne demande pas l’impossible à un peuple traqué dans un pays où les dirigeants nazis avaient décidé de se retrancher (« la forteresse des Alpes »). N’ayant donc pas cessé d’être un patriote autrichien, il renonça à son projet (fut-il jamais sérieux ?) de fonder un restaurant autrichien à Paris et chercha, dès la paix rétablie, contact avec la représentation diplomatique autrichienne à Paris. Il fut nommé commissaire aux réfugiés de guerre autrichiens en France. Maman chercha du travail comme médecin ou comme n’importe quoi d’autre. Des amis français lui recommandèrent de ne surtout pas dire qu’elle était juive, les rescapés juifs voulant par exemple réintégrer leurs magasins ayant été accueillis avec une hostilité manifeste. Elle trouva finalement un poste d’infirmière dans une maison d’enfants survivants juifs, pour la plupart orphelins, à Jouy-en-Josas près de Versailles, gérée par les Eclaireurs israélites (Les Glycines pour les petits, les Eglantines pour les grands). Je devais passer deux années, 1946-47, avec ces enfants – avec eux et les prisonniers que mon père s’efforçait de faire rapatrier, j’ai connu alors deux catégories de victimes de cette guerre qui venait de se terminer. Ce n’est qu’alors que j’appris que maman était juive. Une lettre de mon père au général de Gaulle : Félicitant la France d’avoir été le premier pays allié à rapatrier des prisonniers de guerre, bien qu’ayant souffert directement, contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, des effets de l’occupation, il le prie de faire preuve une fois de plus de la magnanimité digne de son pays en libérant les SS non coupables de crimes de guerre, rappelant que dans les dernières années de guerre de nombreux jeunes innocents ont été recrutés de force dans cette troupe mal famée.

 

Une fois mes parents installés dans une maison à côté des « Glycines », je les rejoins avec ma grand-mère – je ne comprends pas encore ce que cela veut dire de quitter le pays de son enfance. Autre déchirement, bien plus douloureux encore : Emmy réclame sa mère, qui va aller vivre avec elle à Londres, d’autant plus que la vie de diplomate qui attend mon père ne se prête pas à une femme de plus de 70 ans. La famille cotise pour lui payer un Pullman sur la Flèche d’Or. Elle sait qu’elle retrouvera sa fille aînée, plusieurs nièces, son beau-frère qui est en même temps son cousin. Elle croit qu’elle reverra sa seule soeur survivante, Ruja. On n’a pas osé lui dire qu’elle était morte d’un cancer du sein en Tchécoslovaquie quelques mois après sa libération de Theresienstadt. Moi je sais.

Epilogue 1

Qu’est-il advenu de la famille dans les 60 dernières années :

Margulies est mort en 1946 ou 47.

Ma grand-mère a passé le reste de sa vie à Londres chez Emmy, qui ne s’est jamais mariée et qui s’est dévouée pour sa mère très handicapée par une coxarthrose très douloureuse. Elle constituait le centre de la famille réfugiée en Angleterre, adorée par ses nièces orphelines. Où que nous menât notre vie ambulante de diplomates, nous venions chaque été passer quelques semaines en Angleterre. Elle mourut en 1961, âgée de 88 ans, quelques mois après la naissance de notre fille aînée Andrea. A la nouvelle de sa mort, mon père, qui aimait les gestes dramatiques, a mis en berne le drapeau de l’ambassade d’Autriche à Ankara « parce qu’une vieille Autrichienne était morte loin de son pays ».

Une fois tous ou presque tous ses prisonniers rapatriés (il était aller les chercher jusque dans le Sahara), mon père entra au service diplomatique autrichien. Son premier poste fut Rome. Après quelques mois à Vienne pour apprendre le métier – mon premier contact avec mon pays natal et la famille de mon père -, il fut nommé en janvier 1950 premier représentant (pas encore diplomatique, seulement consulaire) de l’Autriche en Israël. Il était, disait-on, un candidat idéal : réfugié, n’ayant jamais frôlé le nazisme ni porté d’uniforme de la Wehrmacht, mais pas juif, ce qui aurait pu causer des problèmes d’identification. Et avec une femme juive (d’ailleurs non sioniste). De 1955 à 1958, il fut chef de cabinet de Bruno Kreisky (qu’il avait connu lycéen), alors Secrétaire d’Etat. De 1958 à 1963 Ambassadeur à Ankara, de 1963 à 1968 à Belgrade. Les dernières années avant sa retraite, il dirigea les relations culturelles aux Affaires étrangères et put se consacrer à plein temps à son activité préférée : intellectuel hors pair, lecteur forcené, poète à ses heures, il avait toujours eu à ses différents postes des contacts avec des créateurs culturels de tout bord. Maintenant c’était son métier. Il prit sa retraite en1974, et mourut cinq ans plus tard, le 19 mai 1979, âgé de pas même 70 ans. Une cigarette lui avait sauvé la vie, des millions d’autres la lui coûtèrent.

Maman aurait bien sûr aimé réintégrer sa profession de médecin, à laquelle elle était vouée corps et âme, soit en France, soit en Autriche, mais le nouveau métier de diplomate de mon père la confronta au choix de se séparer soit de lui, soit de la médecine. Elle se décida pour lui et le suivit à tous ses postes. Elle ne fut pas une ambassadrice classique. Ni élégante, ni bonne maîtresse de maison, elle lui fut d’une assistance précieuse comme compagne partageant ses intérêts politiques et culturels et lui fournissant des informations qu’on confiait plutôt à la doctoresse qu’à l’ambassadeur. En Israël, elle retrouva de la famille, des confrères – et des enfants de Jouy. De retour à Vienne, elle reprit contact avec ses amis d’avant-guerre, quelques-uns rentrés d’émigration, d’autres, non juifs, ayant passé la guerre à Vienne, une amie « aryenne » rescapée de Birkenau, déportée parce qu’elle avait aidé des juifs à s’enfuir. Elle a toujours refusé de se faire indemniser par l’Etat autrichien : N’ayant rien eu avant la guerre, elle n’avait rien perdu, et elle ne se considérait pas comme victime de l’actuel Etat autrichien, plutôt comme profiteuse à cause de la carrière inattendue de mon père. Veuve à 70 ans, elle fut d’abord très courageuse et très active, mais passa malheureusement les dernières années de sa vie, jusqu’à sa mort en 1997 âgée de 88 ans, dans une dépression et une isolation croissantes, malgré mes visites quotidiennes.

D’abord comme enfant de réfugiés, puis de diplomate, j’ai dû m’habituer à des séparations et des adieux : Fons, Jouy, Rome, Vienne, Tel-Aviv-Haifa, Vienne. Au bout de cinq années dans un pensionnat catholique franco-anglais à Haïfa, où la plupart de mes camarades étaient arabes, je passai les deux parties de mon bac français à Beyrouth. De retour à Vienne, où j’eus de grandes difficultés à m’acclimater, je fis des études de traduction et d’interprétariat. Franz Weich et moi nous nous rencontrâmes, comme mes parents, chez les étudiants socialistes. Mariés en 1960, nous avons trois filles. Egalement depuis 1960, je suis traductrice et interprète de conférence free lance de français. Ça m’a donné à deux reprises l’occasion de formuler ma reconnaissance, indirectement certes, mais au plus haut niveau : Dans les années 70, j’ai traduit par écrit les discours que le président fédéral Jonas allait prononcer lors de sa visite officielle en France. Lorsqu’un chef d’Etat étranger vient en France, une autre ville figure toujours au programme en plus de Paris. Pour M. Jonas, on avait prévu Toulouse, et il y remercia, dans un discours que j’avais traduit, la région d’avoir caché des réfugiés autrichiens pendant la guerre. En 1984, j’accompagnai le président Kirchschläger – ancien diplomate, donc collègue et ami de mon père – comme interprète en France. Au dîner officiel à Matignon, les collègues françaises me prièrent d’interpréter les toasts, et M Kirchschläger s’adressa à M. Fabius pour remercier la France de l’aide qu’elle avait apportée aux réfugiés autrichiens. Je ne sais pas si quelqu’un dans l’illustre assemblée a remarqué mon émotion.

 

Annie Hartl et son père Karl, Jouy en Josas, 1947 © Collection Hartl

 

 

 

Epilogue 2

 

 

Nos contacts avec Fons : Je suis retournée à Fons en 1947 avec mes parents, en 1957 seule, en 1985 (« voyage de noces d’argent ») et en 2004 avec mon mari. En 1985, Marie-Louise Dournes m’a raconté de nombreux détails sur notre vie pendant la guerre, et j’ai revu Melle Lagrange, épouse Verbié. L’ex-mari de Renée Dournes a prétendu que mon père, lors de son arrestation par les Allemands, avait sauvé la vie des habitants de Camburat. En 2004, Marie-Louise Dournes et son mari et Mme Verbié et son mari, et même le fils aîné de Renée n’étaient plus là. La fille de Mme Verbié, à qui sa mère a donné le nom de maman, Françoise, est venue de Servans pour me rencontrer. A une réunion-surprise des seniors de Fons, j’ai retrouvé un nombre de mes camarades d’école et j’ai pu pour la première fois remercier plus ou moins officiellement, en présence du maire actuel, du même âge que moi, Fons et les Fonsois de ce qu’ils avaient fait pour ma famille. J’ai enfin exécuté ce que mon père m’avait demandé de faire dès 1957 : 60 ans après sa mort, j’ai fait faire une pierre tombale pour mon grand-père avec cette inscription : « Friedrich Grünhut, 1863-1942, mort en pays d’exil, mais chez des amis. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vienne, Autriche

Fons est dans le département du Lot

J’’avais 42 ans à la mort de mon père et presque 60 ans à la mort de ma mère

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4. Note de l’éditeur : un mariage où l’un des deux conjoints n’est pas juif.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autorisation de séjour délivrée à Franziska Hartl en février 1940 au Plessis Robinson et transfert à Figeac le 20 mai 1940

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Empreintes de Karlt Hartl, Affidavit pour émigration au Etats-Unis, © collection Hartl

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pièces d’identité française de Karl Hartl © collection Hartl

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  5 comments for “Une enfance Française

  1. monteil
    30 juin 2015 at 8 h 54 min

    Bonjour!

    je voulais savoir si le smonteil que vous citez sont de ma famille? en outre , j’ai aussi des bergougnoux dans mes ancetres, et je serais bien heureux de trouver le passage ou vous parlez des decendants d’un frer de jeanne d’arc à figeac!

    bien cordialerment!

  2. BAILAC /PEDOUSSAUT
    15 mai 2015 at 10 h 15 min

    Bonjour,
    Je fais une recherche sur un hôtel disparu depuis : « Au bon hôtel » rue Vanneau Paris 7e et le moteur de recherche de donne le lien suivant:

    Une enfance clandestine en France, le destin d’une réfugiée juive
    jewishtraces.org/une-enfance-francaise/‎
    19 févr. 2012 … A Paris, nous logeâmes tout d’abord à l’hôtel. ….. … Au Bon Hôtel rue Vanneau, je suis fascinée par l’ascenseur et passe des heures à …

    Dans le texte, je ne trouve pas le passage précité.

    Pourriez vous me communiquer le passage entier parlant de l’Hôtel.

    Par avance, je vous en remercie

    Bien cordialement

    • Jewishtraces
      3 juillet 2015 at 15 h 38 min

      Ils suffit de lire l’article dans sa totalité, je ne comprends pas vos difficultés.

  3. 14 février 2013 at 21 h 01 min

    Intéressant
    J’ai vécu une aventure parralèle franchissant la frontière suisse à 5 ans en 1944 puis retour en fRance en 1945-46

    • Jewishtraces
      14 février 2013 at 21 h 04 min

      Pourquoi ne pas nous envoyer votre récit ?

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