Une île lointaine

Heinrich (désormais Henry) Wellisch est le fils d’Emil Wellisch et de Jolan Deutsch Wellisch. Il est né à Vienne, le 22 septembre 1922. Ces deux parents étaient d’origine hongroise, bien que son père soit né en Galicie alors que le grand-père d’Heinrich y était temporairement pour affaire. La famille déménagea à Vienne dans les années à la fin du XIXe siècle. A Vienne, Heinrich faisait des études de commerce qu’il dut abandonner lors de l’application des premières mesures antisémites. Il commença alors une formation en menuiserie et rejoignit à la même période le mouvement de jeunesse sioniste Tehelet Lavane, (Bleu et Blanc). Heinrich et ses parents décidèrent de fuir Vienne après l’Anschluss, voici son témoignage : récit d’un exil peu ordinaire.

Heinrich et ses parents à Vienne en 1926

 

 

 

 

 

 

Fuir Vienne

 

« En Mars 1938, l’Allemagne occupait l’Autriche, et la vie, telle que la connaissait les 180.000 juifs Viennois, toucha brusquement à sa fin. Mon père perdit son commerce dans les quelques jours qui suivirent et je dus quitter le lycée alors que les conditions de vie y devenaient insoutenables. Nous avons tous pris conscience qu’il nous fallait quitter l’Autriche, mais nous n’avions nulle part où aller.

Il y eut certaines tentatives de la part de nos parents, de nous faire entrer sur le continent américain, mais sans aucun succès.

C’est au moment où la guerre éclata en septembre 1939, que je reçu d’un cousin, un affidavit pour entrer aux États-Unis. Du fait de la neutralité de ce pays à ce moment, il était encore possible d’y émigrer. Cependant, avant que mon tour n’arrive au consulat américain, je reçu une carte postale de la communauté juive de Vienne (Kultusgemeinde), m’enjoignant de me présenter avec 50kg de bagage pour faire partie d’un transport vers la Pologne occupée[1].

Mes parents et moi sentîmes qu’il fallait à tout prix éviter cela et nous essayâmes désespérément de trouver une issue. Nous découvrions alors que de nombreuses organisations, sionistes et autres, organisaient le départ d’un transport «clandestin » vers la Palestine. Tout cela était fait avec l’entière connaissance des autorités allemandes. Ainsi, après que mon père eut payé une somme conséquente à l’une des organisations sionistes, j’eus la possibilité de remplir toutes les formalités et je suis parti le 24 décembre 1939 pour Pressburg (Bratislava), où devait se constituer le transport.

 

Il y avait à Pressburg, deux camps de transit : un constitué d’environ 350 juifs de Tchécoslovaquie, et un autre avec un nombre égal de juifs viennois. Le plan était de descendre le Danube vers la Roumanie et de là, essayer d’atteindre la Palestine. L’hiver 1939-1940 fut très rigoureux et le Danube gela. Il en résulta qu’il nous fallut attendre le printemps à Pressburg et finalement en septembre 1940 il été possible de partir.

 

L’Atlantique

 

Pendant cette période (NdE d’attente), les organisations juives réussirent à obtenir de la compagnie des bateaux à vapeur du Danube, un accord pour permettre à plus de 3.500 juifs d’Europe Centrale de descendre le Danube à bord de quatre bateaux à vapeur. Deux d’entre eux partirent de Vienne avec 1.800 personnes à bord, mes parents parmi eux. Les deux autres partirent de Pressburg avec 1.700 passagers, certains provenant des camps de Pressburg, et 600 personnes en provenance de Dantzig et d’autres endroits. Il nous fallut environ une semaine pour atteindre le Delta du Danube, et à notre arrivée à Tulcea, nous fûmes immédiatement transférés sur trois bateaux grecs. L’Atlantique, Le Pacifique, et le Milos. Il me fut alors possible de rejoindre mes parents depuis le Pacifique, sur l’Atlantique. L’Atlantique était une épave de 1.400 tonnes avec 1.800 personnes à bord. Il y avait environ 1.060 personnes sur le Pacifique et 700 sur le Milos.

 

Les réfugiés sur l'Atlantic, Fritz Haenel

 

Dire que les conditions de vie sur l’Atlantique étaient terribles est un euphémisme. La surpopulation était telle que le bateau tanguait parfois d’un côté ; la Haganah[2], organisation à laquelle j’appartenais alors, devait conduire les passagers de l’autre côté du bateau pour contrebalancer la charge. La nourriture faisait défaut et les sanitaires réduits à leur plus simple expression. Pendant le voyage, beaucoup de gens tombèrent malades et un grand nombre périrent et eurent la mer pour sépulture.

 

L’Atlantique quitta Tulcea le 7 octobre 1940, alors que le Pacifique et le Milos étaient partis quelques jours plus tôt. Nous arrivâmes le jour suivant à Istanbul où nous reçûmes du pain et de l’eau. Après avoir traversé les Dardanelles, nous nous sommes arrêtés à Mytilène et dans de nombreuses autres îles grecques où les autorités locales nous fournirent à nouveau du pain et de l’eau. Le 16 octobre 1940 nous arrivâmes à Héraklion sur l’île de Crète, et c’est à ce moment que nous sommes tombés en panne de charbon. Nous fûmes dans l’incapacité de continuer notre voyage et dûmes rester ancrés dans le port, encerclés par la police portuaire.

Le 28 octobre 1940, l’Italie déclara la guerre à la Grèce et chaque jour retentirent les alarmes de la défense aérienne, mais il n’y eut aucune attaque. Nous réussîmes finalement, et grâce à l’aide de la communauté juive de Grèce, à obtenir du charbon et quitter Héraklion le 8 novembre. Le capitaine et l’équipage de l’Atlantique étaient grecs et arborait le pavillon du Panama. Lors de notre première nuit hors de Crète, le capitaine réussit d’une façon ou d’une autre à dilapider la majeure partie du charbon ; il y eut même des rumeurs comme quoi une partie du charbon aurait été passée par-dessus bord. A ce moment le capitaine refusa de continuer en direction de l’Est et déclara vouloir retourner en territoire grec. Notre comité de transport décida d’arrêter le capitaine et de continuer le périple.

 

L’affaire fut réglée mais en l’espace d’une journée nous tombâmes à nouveau en panne de charbon. Le bateau s’immobilisa et vu qu’il n’y avait pas de radio, nous dressâmes le drapeau de détresse.

Il fut alors décidé de démonter tout le bois disponible sur le bateau pour en faire du carburant. Les ponts, mâts, cloisons intérieures et même le mobilier furent jetés dans les fourneaux et nous permirent ainsi de continuer un jour ou deux. Lorsque le lendemain matin nous aperçûmes la terre à l’horizon, nous avions épuisé tout notre carburant et le bateau s’était arrêté pour de bon. Il apparut que nous avions atteint l’île de Chypre, en territoire allié.

 Escale à Haïfa.

Après quelques heures, un remorqueur approcha et tracta le bateau jusqu’à Limassol. La police britannique monta à bord et après nous avoir fourni du charbon, un capitaine avec son équipage et une escorte militaire britannique, nous prenions le cap de la terre promise. Le lendemain matin nous vîmes le soleil se lever sur le mont Carmel, nous chantâmes la « Hatikva » et réalisâmes que nous y étions enfin arrivés. Je suis quasi certain que ce fut un moment que personne à bord ne serait en mesure d’oublier.

Quand nous sommes arrivés au port de Haïfa, la police britannique nous fît savoir qu’en raison de la surpopulation dans les camps de réfugiés, nous serions temporairement logés à bord d’un grand bateau de ligne français, le Patria, qui était alors ancré dans le port de Haïfa. Les passagers du Pacifique et du Milos, arrivés plus tôt étaient déjà à bord et le transfert vers le Patria commença immédiatement.

Après que seulement quelques personnes aient été transférées par barque sur le Patria, il y eut une explosion. Le Patria chavira et coula ; plus de 250 personnes se noyèrent. Nous devions découvrir plus tard que les Britanniques avaient prévu de tous nous déporter à bord de ce bateau et que les organisations juives clandestines de Palestine tentèrent d’empêcher cela sans en prévoir les conséquences.

Le naufrage du Patria

 

Après ce désastre, nous fumes envoyés au camp d’Atlit[3] à proximité de Haïfa, mais les Britanniques n’avaient pas abandonné leur projet de déportation, il ne fut que reporté. Les rescapés du Patria se virent octroyer la permission de rester en Palestine. Cependant, les autres, et c’est-à-dire la majorité des passagers de l’Atlantique, devaient être déportés sur l’île Maurice.

Un matin, deux semaines plus tard on nous ordonna de nous tenir prêts pour l’embarquement après le petit déjeuner. Cependant, ayant eu vent de cette terrible manigance, nous avions décidé de faire tout ce qui était en notre pouvoir pour la contrarier. Personne ne fit ses bagages, les gens refusaient de quitter leurs cabanes et restaient allongés, nus sur leurs lits. Les Britanniques regroupèrent de nombreux effectifs policiers et militaires, et après la résistance première et une certaine brutalité, ils réussirent à forcer les gens dans des camions pour les emmener au port de Haïfa.

 

L’île Maurice

 

Deux bateaux hollandais nous attendaient et ils partirent peu de temps après notre embarquement forcé. Nous étions bien sûr furieux, frustrés et déprimés ; après tout ce que nous avions enduré, nous devions être déportés sur une île lointaine. Ce fut une période amère. Après un voyage sans péripétie à travers le canal de Suez, la Mer Rouge et l’Océan Indien, nous arrivâmes à Port Louis, île Maurice.

Intérieur de la prison de l'île Maurice, 1940-1945 © H. Wellisch

 

Les autorités coloniales avaient aménagé une vieille prison[4] afin d’en faire un camp pour les hommes. Le camp pour femmes fait de cabanes en tôles ondulées se trouvait à proximité. Immédiatement après notre arrivée une épidémie de fièvre typhoïde éclata, causant cinquante décès dans le mois qui suivit. Ma mère fut atteinte de la fièvre typhoïde et de la malaria au même moment et faillit mourir.

Après quelques temps la vie dans le camp prit une allure routinière. Chaque homme avait une cellule individuelle dans l’un des deux blocs de la prison. Les portes des cellules n’étaient jamais fermées mais personne n’avait la permission de sortir du camp sauf sous escorte. Après six mois, les femmes mariées eurent la possibilité de rendre visite à leur mari durant la journée. L’après midi, tous les détenus pouvaient se rencontrer dans une zone ouverte à proximité du camp.

Le régime du camp n’était pas trop brutal, et n’avait absolument rien à voir avec les camps de concentration nazis, néanmoins, la nourriture était insuffisante, et le pire des aspects demeurait dans l’isolement du lieu et l’insistance des Britanniques sur le fait qu’il ne nous serait jamais permis d’entrer en Palestine.

 

 

Les détenus établirent une communauté bien soudée, avec deux synagogues, une école, une troupe théâtrale, une bibliothèque, des équipes de foot et de volley et plusieurs ateliers. Je travaillais à la menuiserie, puisque j’avais commencé à apprendre le métier avant l’Anschluss et décidais donc de continuer dans cette branche au sein du camp. Des conférences, des concerts et des représentations théâtrales étaient organisées et chacun pouvait participer à des cours d’anglais, d’hébreu, d’histoire juive et bien d’autres matières.

 

Un groupe d'internés de l'île Maurice, février 1945, île Maurice. Heinrich Wellisch est aux deuxième rang, troisième à partir de la droite © H. Wellisch

Environ deux cents jeunes hommes se portèrent volontaires au sein des nombreuses armées alliées. Je rejoignis les Jewish Brigades, qui faisaient partie de l’armée Britannique et quittai l’île Maurice au début de l’année 1945. Après la fin des hostilités, tous les réfugiés furent autorisés à rentrer en Palestine, ou eurent le choix de rentrer dans leur pays d’origine. La grande majorité choisit la Palestine et en août 1945 les 1.300 personnes restantes, et mes parents étaient parmi eux, quittèrent l’île Maurice à bord du Franconia. 128 personnes reposent dans le cimetière juif de l’île.

 

Accompagnés des 55 autres volontaires, j’arrivai en avril 1945 au centre de dépôt et d’entrainement des Jewish Brigades, situé dans la zone du Canal de Suez.

 

A cette époque, la guerre en Europe perdait en puissance et après quelques mois d’entrainement de base, nous rejoignîmes le Brigade group, qui était alors stationné en Hollande. Je fus assigné à une compagnie de transport et notre mission principale fut d’envoyer, autant de survivants de la Shoah que possible en Palestine, par des voies illégales et clandestines, bien sûr.

 

Mes parents vivaient à Kirjat Haim, près de Haïfa et il était très difficile pour mon père de gagner de quoi vivre. Je décidai alors de faire une demande d’affectation de soutien de famille[5] qui me fut accordée. Je passai donc le reste de ma carrière au sein de l’armée dans une boulangerie militaire britannique près de Haïfa. En Octobre 1946 je fus révoqué de l’armée et comme j’avais appris le métier d’ébéniste au camp à l’île Maurice, c’est ce métier que j’exerçai dans les années qui suivirent.

La situation politique en Palestine n’avait cessé de se détériorer et à la fin de l’année 1947, une guerre civile entre juifs et arabes avait lieu. C’est à cette époque que je rejoignis la Haganah, l’armée juive clandestine « officielle » et fut affecté à la garde de notre voisinage, mais en ma qualité de fils unique je n’étais pas sollicité à temps plein.

Cela changea le 14 mai 1948, quand toutes les permissions furent annulées, et donc le 15 mai, je partis pour un camp militaire à Tel Litwinski, non loin de Tel Aviv où je fus affecté à l’Ingénierie. Nous avons suivi un entraînement d’un mois : pose et démantèlement de mines, construction de ponts etc… Nous fûmes immédiatement envoyés sur le terrain. Avec la Brigade Alexandroni, notre unité prit part à de nombreuses « actions » sur le front central, plus tard dans le nord du Néguev, dans les combats de la fameuse poche de Fallujah à proximité de Beer-Shev’a. Je fus libéré de mes fonctions au sein de l’armée Israélienne dans l’année 1949, et retournai alors à la confection de meubles. Beaucoup de mes meilleurs amis furent tués durant la guerre et j’étais très déprimé à cette époque. Mes parents qui étaient dépendants de moi, voulaient rejoindre le reste de notre famille au Canada, où mon père pourrait travailler dans l’usine d’un de mes oncles. Ainsi en mai 1951 nous partîmes pour le Canada, où je vis depuis. »

 

 

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  5 comments for “Une île lointaine

  1. Anise Tatur
    28 mars 2013 at 0 h 00 min

    Je suis mauricienne et je vis au Canada depuis 1976. Je fais des recherche pour mon livre sur les britanniques et les Arabes qui ont vecu sur l’ile. Mon grand-pere, parfait-il etait juif ou arabe. Mais ce fut un sujet difficile de discussion dans ma famille indienne. En lisant votre passage, cela m’a fait penser a ce que ma grand-mere me racontait. Elle est decedee a 98 ans. MERCI.

    • AUROKIUM
      15 décembre 2014 at 15 h 14 min

      Je suis mauricien et vivant en france depuis 1974,j’ai appris par mes grand-parents qui vivaient en face de la prison de beau-bassin l’histoire des juifs arrivés sur l’ile.
      Notre famille et d’autres les ont aider en leur distribuant la nourriture a travers des trous creusés
      dans les grands murs de la prison.
      Pour des renseignements et autres,je me tiens à votre disposition. GHISLAIN

  2. GEERAERTS/KAHN
    19 novembre 2012 at 11 h 47 min

    Merci pour cette histoire enrichissante. Je vis à l’ïle Maurice depuis 4 ans. je me rendrai au cimetierre juif dès que je pourrai.

    Shalom.

    Raphaël

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